Le plan d’électrification de l’État est encore à préciser sur bien des points. Une récente étude a notamment tenté de répondre à la question des investissements nécessaires, mais des erreurs méthodologiques font qu’on ne peut pas s’y fier. Des données plus consolidées seraient un atout précieux pour le débat politique.
Le souhait répété du Gouvernement et de nombreux acteurs d’électrifier un maximum d’usages en France déclenche des prises de positions et analyses diverses. Aux traditionnels acteurs comme l’Union française de l’électricité qui veut pousser les curseurs de l’électrification au maximum, ou comme l’Association négaWatt qui rappelle l’importance de prioriser les économies d’énergie, s’ajoutent les études de think tanks spécialisés, par exemple l’IDDRI qui précise les conditions de réussite de l’électrification des usages.
Tous les avis se basent peu ou prou sur la trajectoire dessinée dans la dernière Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3). Cette dernière, au demeurant, laisse planer une confusion sur le niveau réel de l’effort à venir. En effet, elle indique que l’électricité doit représenter 38 % des consommations d’énergie finale en 2035, alors que ce chiffre était de 27 % en 2023. Une hausse qui paraît importante. Mais, entre ces deux dates, la consommation d’énergie finale devrait diminuer pour respecter nos engagements européens sur la directive Efficacité énergétique. L’objectif est de passer de 1 510 TWh à 1 100 TWh (ou 1 310 TWh selon les documents, allez comprendre), cela veut dire passer de 408 TWh d’électricité consommée en 2023 à… 418 TWh (ou 498 TWh) en 2035. On ne peut pas vraiment appeler cela une révolution. Inversement, la PPE3 se réfère aussi aux projections de RTE qui sont plus (ou trop ?) ambitieuses avec une fourchette de 500-580 TWh en 2035… Le futur électrique de la France reste donc pour le moins indécis, au moins dans les chiffres.
Combien va coûter le plan d’électrification ?
Nonobstant ce détail de trajectoire de consommation d’électricité à préciser, les avis de nouvelles entités apparaissent. Avec de bonnes questions, mais pas toujours des réponses pertinentes. C’est le cas récemment d’un rapport publié par le cabinet Asterès, mandaté par le think tank Écologie responsable. Deux entités plutôt inconnues jusque-là sur le sujet de l’énergie. Par ce rapport, ils souhaitent aborder le coût de l’électrification des usages en France, avec un titre choc : « 70 Mds€ par an à horizon 2030 ».
Que recoupe cette estimation ? En se calant sur les scénarios du projet de 3e Stratégie nationale bas-carbone – qui envisage une hausse de la consommation d’électricité de 45 TWh d’ici 2030 –, les auteurs disent évaluer les investissements nécessaires dans chaque secteur d’activité, et les économies financières qui en découlent. Ainsi, la totalité des investissements est chiffrée à 81,3 milliards d’euros par an à l’horizon 2030 en prenant en compte les besoins dans tous les secteurs : les bâtiments tertiaires et résidentiels, y compris leur rénovation (48 Mds €/an), la production et le transport d’électricité (20 Mds €/an), les transports particuliers et professionnels (12 Mds €/an), et l’industrie (1,3 Md €/an).
Cette analyse des investissements présente plusieurs défauts, selon Andreas Rüdinger, coordinateur Transition énergétique France à l’IDDRI : « Cette étude n’est absolument pas homogène dans le traitement des secteurs. Dans certains cas (véhicules électriques), elle ne considère que le surcoût par rapport à l’alternative fossile, dans d’autres (bâtiments, production d’électricité) elle gonfle les investissements en intégrant l’intégralité des investissements. En réalité, si on ne regarde que les besoins liés à l’électrification des usages, les investissements seraient plutôt de l’ordre de 37-40 Mds € par an d’ici 2030 ».
L’estimation des coûts/bénéfices apportés par l’électrification n’est pas moins problématique. L’étude d’Asterès évoque un gain sur les énergies fossiles qui ne seraient plus consommées (17,6 Mds €/an économisés) et d’un autre côté le coût d’un plus grand usage de l’électricité (+6 Mds €/an dont 2,3 par les ménages). Mais là aussi, les chiffres paraissent inexploitables. Tout d’abord parce que les prix des énergies ont été calculés sur une moyenne des années passées et pas sur des projections de l’avenir, ce qui a pu avoir tendance à sous-estimer le prix des énergies fossiles et à surestimer celui de l’électricité.
« Ensuite, on a l’impression d’une méconnaissance de la logique économique inhérente à la transition : oui les besoins en capital sont importants, mais les gains sur la durée de vie des équipements le sont encore plus. Tout ramener à des dépenses ou économies annuelles en 2030 n’a pas de sens » ajoute Andreas Rüdinger. D’autant plus qu’avec les aides actuelles, les rentabilités des véhicules électriques et des pompes à chaleur sont de l’ordre de 2 à 3 ans, donc l’effet est bien plus positif qu’escompté.
Le débat politique mérite mieux
Il faut également considérer qu’à l’avenir, des investissements seront de toute façon nécessaires pour assurer l’évolution du système énergétique : sans comparer leur approche au coût d’un autre scénario, les économistes d’Asterès agitent des chiffres sans qu’on puisse juger réellement de l’intérêt d’une option par rapport à une autre.
La question des besoins d’investissements pour l’électrification des usages reste donc entière. Mais cet exercice, au-delà de révéler la difficulté d’une estimation solide, montre surtout que le débat politique risque de s’enfermer rapidement autour de chiffres parfois peu fiables. Le think tank Écologie responsable a voulu d’ailleurs s’appuyer sur l’étude pour alerter sur le risque d’une transition énergétique portée trop fortement par les ménages. Question là aussi légitime, « mais à laquelle il n’apporte aucune réponse. Pourtant d’autres analyses comme celles d’I4CE montrent que la transition devient de plus en plus accessible pour les ménages, notamment modestes. L’enjeu de l’électrification n’a vraiment pas besoin de ce genre de pseudo-alerte qui peut être instrumentée politiquement » juge Andreas Rüdinger.
D’ici l’élection présidentielle, espérons que ce sujet de l’électrification sera mieux documenté, tant par les pouvoirs publics que par les différents acteurs s’exprimant sur le sujet.






Réagissez à cet article
Connectez-vous
Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous et retrouvez plus tard tous vos commentaires dans votre espace personnel.
Vous n'avez pas encore de compte ?
Inscrivez-vous !