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Interview

Regards de dirigeants #5 : Jérôme Duprez, président du Cetim

Posté le par La rédaction dans Entreprises et marchés

Interview réalisée le 11 juin 2020

Jérôme Duprez est président du Cetim (centre technique des industries mécaniques) depuis le début de l’année. Auparavant, il a travaillé pendant 30 ans dans l’industrie, au sein du groupe Moret, une entreprise familiale créée en 1868, et dont il a été PDG jusqu’en 2018.

Spécialisé dans l’agro-industrie de première et deuxième transformation, le groupe Moret a connu une forte croissance ces trois dernières décennies.

Jérôme Duprez est président du Cetim.

Le chiffre d’affaires du groupe est en effet passé de 5 millions d’euros en 1987 à plus de 250 millions en 2018, entre croissance externe, croissance organique et internationalisation.

Surtout l’internationalisation d’ailleurs, puisqu’aujourd’hui le chiffre d’affaires est réalisé à hauteur de 87 % à l’étranger.

L’expérience de Jérôme Duprez et son engagement pour l’industrie l’ont conduit à accepter la présidence du Cetim qui, comme tous les acteurs du monde manufacturier, a subi le confinement de plein fouet… Il s’est confié aux Techniques de l’Ingénieur sur cette période et plus largement sur les services que le Cetim, dont les entreprises cotisantes sont à 90 % constituées de PME, s’efforce de mettre en place, sur le court mais aussi sur le long terme.

Yves Valentin: Comment l’annonce du confinement le 16 mars dernier a-t-elle affecté l’activité du Cetim que vous présidez ?

Jérôme Duprez : Nous avons décidé, dans un premier temps, de ne pas mettre en place de chômage partiel. Nous avons mis en place le télétravail pour 70 % de nos salariés. De part notre mission de centre technique, nous nous devions d’être présents pour les entreprises durant cette période. Nous avons ainsi tout fait pour maintenir l’ensemble de nos sites ouverts, en France, au Maroc et à Singapour.

J’ai pu observer une très grande motivation des équipes du Cetim à travailler pour la communauté que constituent nos cotisants durant cette période. Nous avons notamment renforcé notre activité d’études collectives.

Nous avons également eu de nombreux rendez-vous avec les cotisants, mais aussi avec la FIM (fédération des industries mécaniques) pour trouver des solutions communes à un certain nombre de problématiques.

Quelles actions avez-vous mises en place pour vous adapter à cette situation inédite ?

La mise en place de webinars, en partenariat avec les Techniques de l’Ingénieur d’ailleurs, nous a permis d’accentuer la diffusion, le conseil ou la formation à distance. La période de confinement s’y prêtait, et cela a été l’occasion pour nos cotisants de s’informer sur certaines évolutions technologiques comme le stockage des énergies, les machines connectées, la dématérialisation… La montée en compétence sur ces sujets transverses est souvent difficile en temps normal, faute de temps justement. Ce format a fait ses preuves, et nous allons en tirer les leçons pour l’utiliser plus largement dorénavant.

Le Cetim a-t-il également mis ses compétences au service de la lutte contre le Covid-19 ?

Tout à fait. Nous avons contribué à la lutte contre le Covid-19 avec nos armes. Nous avons conçu un pousse-seringue électrique, avec l’appui de l’industriel CMC. C’est un élément dont les stocks se sont retrouvés en tension durant le pic épidémique. Les équipes du Cetim ont mis au point et assuré la validation mécanique d’un prototype en seulement huit jours, ce qui est remarquable. Elles ont également contribué à la production de visières et de granulés plastiques entrant dans la fabrication de dispositifs médicaux.

Le Cetim a aussi joué le rôle d’intermédiaire pour la fourniture de masques à certaines de nos entreprises cotisantes, qui avaient du mal à passer commande, étant donné la tension sur les stocks.

Pour ce qui est des activités industrielles critiques, nous avons, avec la FIM, lancé un recensement et tenu à jour une liste des entreprises en activité, notamment dans les domaines de l’usinage et du travail des métaux en feuilles.

Et aujourd’hui, 11 juin 2020, où en êtes-vous ?

Aujourd’hui, le travail sur site aura totalement repris à fin juin. Vous savez qu’au Cetim notre volume d’activité repose sur deux piliers : une partie action collective et une partie prestations commerciales.

La part collective est directement liée au niveau d’activité de la mécanique qui est lourdement touchée. Les prestations commerciales peinent également à redémarrer. Pour toutes ces raisons, nous pressentons que la baisse du chiffre d’affaires sur l’ensemble de l’année devrait atteindre 25 %.

Quelle est la priorité pour les entreprises cotisant au Cetim en cette période de déconfinement ?

Il faut être clair. La priorité numéro un de nos cotisants, c’est de remettre leur outil de production en route, pour revenir à la normale. C’est loin d’être le cas aujourd’hui. Il y a aussi un besoin crucial au niveau de la gestion du cash. A partir de là, le reste, comme la R et D, est mis de côté. Il faut souhaiter que cela soit temporaire.

Je suis également juge au tribunal de commerce, et nous nous attendons à une hausse substantielle de dépôts de bilan cet automne, qui concernera un certain nombre de PME. L’urgence aujourd’hui se situe là pour les PME qui, je le rappelle, représentent 90 % de nos cotisants.

Et pour les entreprises de plus grande taille ?

Les grands groupes qui sollicitent le CETIM via son activité marchande ont déjà repoussé ou annulé un certain nombre d’études qu’ils avaient commandées avant le début de la crise. Dans ce contexte inédit, il nous faut donc adapter notre offre et diversifier nos marchés clients.

Ces problématiques de gestion du cash ont tendance à geler les investissements en R et D au niveau de nombreuses entreprises. Comment cela impacte-t-il les missions du Cetim ?

Par nature, le Cetim doit travailler énormément sur la R et D pour venir au soutien des entreprises. Cela est difficile pour le moment. Mais le Cetim est également là pour soutenir les entreprises en les aidant à revoir leur stratégie et développer leur capacité d’innovation. C’est là-dessus que nous devons passer à la vitesse supérieure.

En 2008 avait été mis en place par le Cetim, avec la FIM, le programme d’accompagnement Acamas. Cette action avait pour finalité d’accompagner les chefs d’entreprises dans la réorientation de leurs choix stratégiques et l’intégration des innovations technologiques. Ce fut un succès puisqu’ environ 2000 PME ont été accompagnées. C’est ce type d’action que nous voulons remettre en place pour contribuer à la relance.

Comment cela va-t-il se matérialiser ?

La première action concrète que nous avons mise en place est un plan d’urgence, « Résilience 4.0 », pour aider les entreprises à la fois sur des problématiques de court et de long termes. Nous sommes en train de faire évoluer la proposition du Cetim en intégrant cette approche stratégique, qui est fondamentale.

Quelles sont à vos yeux les pistes pour relancer l’industrie française ? On parle beaucoup de relocalisation. Quelle est votre opinion ?

Il ne faut pas se leurrer. J’entends beaucoup parler d’une volonté de relocaliser. Cela peut faire sens stratégiquement, pour produire nous-mêmes nos médicaments par exemple, ou certaines substances chimiques entrant dans leur fabrication. Le problème, est que ces relocalisations devront être compétitives pour qu’elles aient un avenir

Quelles sont les pistes alors, dans le contexte très incertain que nous traversons ?

Il est aujourd’hui très difficile de se projeter. Cela va beaucoup dépendre des politiques menées dans chaque pays. Mais ce que l’on va voir dans un premier temps, c’est une tendance de tous les pays à se refermer sur eux-mêmes. Cela peut avoir des conséquences en termes de fiscalité aux frontières. Il faut suivre cela de près.

Il est probable également, comme je l’ai dit un peu plus tôt, que beaucoup de pays décident de relocaliser stratégiquement une partie de leur production. Cela devrait concerner des productions de niche, pas des productions de masse. C’est une tendance que l’on pourrait voir se développer, en réponse à la crise du Covid-19.

Vous évoquez les taxations qui pourraient être la variable d’ajustement des Etats pour relocaliser et être plus compétitifs. Que peut faire la France sur la taxation des entreprises et des importations ?

Avec la FIM et l’UIMM, nous travaillons d’arrache-pied sur ce qui est pour nous la priorité des priorités : la réduction des taxes de production, en particulier de la C3S et de la CVAE. C’est ce qui nous empêche d’être compétitifs, déjà au niveau européen.

Concernant la mécanique, la FIM et le Cetim plaident pour un élargissement aux produits importés de la taxe affectée aux CTI du secteur. Aujourd’hui, une entreprise chinoise qui exporte vers la France des pièces mécaniques n’est pas assujettie, contrairement à une entreprise produisant la même pièce en France. Cela n’est pas logique et pousse à favoriser les importations. Nous regardons, avec le gouvernement, ce qu’il est possible de faire pour rééquilibrer la situation et renforcer, par là même, le rôle des CTI à la montée en gamme des produits et la compétitivité des mécaniciens du site France.

La crise du Covid-19 est-elle l’occasion de se pencher sur ces problématiques fiscales et stratégiques pour faire évoluer radicalement les modèles industriels ?

La crise du Covid-19 constitue plus un traumatisme qu’une révolution pour les entreprises. Je veux dire par là que la crise sanitaire n’a pas détruit notre industrie, elle l’a mise à l’arrêt. Aujourd’hui, nous le souhaitons tous, les entreprises vont repartir. Avec le modèle qu’elles avaient avant la crise, en le faisant évoluer. Pas en le changeant radicalement. Mais il ne faut pas oublier qu’il est compliqué, pour les chefs d’entreprises, de prendre du recul sur leurs modèles de production, pour réorienter leur stratégie et faire les choix qui s’imposent à travers une vision de long terme. Ces derniers sont toujours « le nez dans le guidon », si je puis dire. C’est sur ces points que le Cetim doit pouvoir mieux aider les entreprises. C’est dans ce sens que nous travaillons.

Comment faire pour que les entreprises et leurs dirigeants soient plus aptes à se projeter sur des stratégies de long terme ?

Aujourd’hui, 30 % des chefs d’entreprises ont plus de 65 ans. Une crise comme celle que nous vivons se révèle compliquée pour cette catégorie de dirigeants. Se projeter, investir sur le long terme, n’est pas pour eux une priorité, car la situation est trop fragile. Il y a aussi une question de taille critique pour les entreprises. C’est un peu la même problématique que pour l’agriculture. Le paysan seul, isolé, à la tête d’une petite exploitation, n’a plus d’avenir. Dans l’industrie, c’est la même chose, il faut une taille critique pour les entreprises, que je situerais autour de 100 personnes. A partir de cette taille la structure permet de développer des stratégies sur le moyen long terme. Or, aujourd’hui, la moyenne est plus autour de 40 salariés, c’est trop peu pour pouvoir se projeter.

D’ailleurs, cela se ressent dans les chiffres : dans un sondage Ipsos de 2018, 70 % des patrons de PME n’envisageaient pas de formaliser de plan stratégique. Seulement 30 % envisageaient de céder leur PME à un autre membre de la famille, c’est à dire d’appréhender le futur concrètement. Que veulent faire les 70 % restant ? La plupart du temps, ils n’ont pas de plan établi par rapport à ces questions, pris par l’immédiateté des problématiques liées à la survie directe de l’entreprise. Sur ces sujets aussi les organisations professionnelles ont un rôle de conseil et d’accompagnement à jouer.

Propos recueillis par Yves Valentin, directeur des Editions Techniques de l’Ingénieur, et Pierre Thouverez

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