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Interview

Annie-Pierre Jonville-Béra : « Jamais un vaccin n’a été surveillé de manière aussi intense que ceux contre la Covid-19 »

Posté le par Philippe RICHARD dans Matériaux, Biotech & chimie

Composé de trois praticiens spécialisés en pharmacologie, le Centre de pharmacovigilance de la région Centre-Val de Loire a dû traiter 6 854 déclarations d’effets indésirables en 2021. Avec les campagnes de vaccinations, les vaccins contre la Covid-19 représentent 80 % de son travail de documentation, comme l’explique Annie-Pierre Jonville-Béra qui dirige le service régional de pharmacovigilance Centre-Val de Loire situé au CHRU de Tours. Entretien.

Annie-Pierre Jonville-Béra dirige le service régional de pharmacovigilance Centre-Val de Loire situé au CHRU de Tours. Après un doctorat en médecine et un master en pharmacologie clinique et en épidémiologie clinique, cette spécialiste des effets indésirables a été nommée en 2011 responsable du Centre Régional de Pharmacovigilance situé à Tours. Depuis 2016, elle est également présidente du Réseau Français des Centres Régionaux de Pharmacovigilance.

Techniques de l’Ingénieur : Le nombre de déclarations d’effets indésirables reçues par votre Centre de pharmacovigilance a explosé en 2021 avec 6 854 déclarations pour la région Centre-Val de Loire. Comment expliquez-vous cette augmentation ?

(copyright DR)

Annie-Pierre Jonville-Béra : Ce nombre très élevé est dû aux vaccins contre la Covid-19. Pour deux raisons principales. La première est la communication importante qui a été faite sur le suivi de pharmacovigilance et qui a incité les professionnels et les patients à tout déclarer. Deuxièmement, de nombreux centres de vaccination n’ont pas informé correctement les personnes sur le fait qu’elles risquaient d’avoir, dans les 24 à 48 heures après l’injection, ce qu’on appelle les effets « réactogènes » (comme de la fièvre). Il faut préciser qu’à la différence des médicaments dont la notice précise les effets connus, les vaccins multidoses ne comportent pas de notice.

En quoi consiste votre travail ?

La mission de la pharmacovigilance, c’est de détecter des effets nouveaux ou graves, qui pourraient amener à changer l’utilisation du médicament, à modifier le rapport bénéfice/risque dans une partie de la population. Il s’agit de documenter les cas graves pour affiner le lien entre le vaccin et le médicament. Lorsque des effets indésirables graves nous sont signalés par un médecin, nous récupérons le compte-rendu d’hospitalisation, les examens, les prises de sang et les radios. Il s’agit pour nous de constituer un dossier complet afin d’évaluer le lien entre la pathologie et le médicament ou le vaccin. Après analyse, toutes les déclarations sont transmises, par moyen informatique, à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) puis dans une base mondiale. Notre travail consiste aussi à repérer les cas graves, pas encore connus qui pourraient nécessiter de prendre des mesures de sécurité sanitaire.

Nous procédons par élimination. Quand une personne présente des signes cliniques après un médicament ou un vaccin, nous regardons si cela s’explique par une autre cause ou une autre maladie, si un mécanisme d’action du médicament peut être en cause et enfin s’il y a déjà eu des cas rapportés et déjà publiés. Par exemple, si vous faites une hépatite une semaine après l’injection d’un vaccin, nous devons nous assurer qu’il ne s’agit pas d’une hépatite virale, d’un calcul dans la vésicule biliaire. Si tous les tests sont négatifs, la cause pourrait être le vaccin.

Mais globalement, l’évaluation du rapport bénéfice/risque des vaccins est plus compliquée que pour d’autres médicaments. C’est subtil, car il faut prendre en compte le bénéfice individuel et collectif.

Les essais cliniques ne peuvent pas détecter ces effets indésirables ?

Non, car le nombre de personnes participant à ces essais n’est pas assez important pour dépister des effets très rares. C’est la raison pour laquelle nous avons repéré avec ces vaccins des effets qui n’avaient pas été identifiés auparavant. Par exemple, nous avons constaté que le vaccin AstraZeneca était réactogène. Chez les jeunes, c’est presque un sur deux qui fait une réaction majeure, avec de la fièvre… Deuxièmement, il a été mis en évidence un nouvel effet (diminution des plaquettes et thromboses) uniquement chez les sujets jeunes, c’est la raison pour laquelle ce vaccin avait été réservé aux plus de 55 ans.

Les vaccins à ARN messager (Pfizer et Moderna), ainsi que les autres types de vaccins, ont donc été particulièrement surveillés ?

Je ne sais pas si tous les pays ont effectué une surveillance aussi rapprochée que la nôtre, mais en tous les cas c’est le cas en Europe. Nous avons atteint un niveau de surveillance très élevé. Avant la pandémie, nous avions quelque 1 300 déclarations par an. Avec les campagnes de vaccination, nous avons fait l’équivalent de six années de travail en une ! On a fait plus de 100 millions de doses en un an. Jamais un vaccin n’a été surveillé de manière si intense, sur un temps si court et avec un panel si important. Cela nous a permis de mettre en place de nouvelles modalités de fonctionnement qui seront utiles s’il y a une nouvelle pandémie ou une nouvelle crise sanitaire.

Comme d’autres services de santé, vous manquez de personnel et vous avez du mal à recruter. La pharmacosurveillance n’attire pas les foules ?

La pandémie va peut-être susciter des vocations, mais nous manquons de budget pour recruter. Nous ne sommes pas un service de soins prenant en charge les patients. Pour les établissements de santé, nous sommes un peu comme la cerise sur le gâteau ! Par ailleurs, il n’y a pas un cursus médical spécifique (comme la cardiologie par exemple) et peu d’étudiants connaissent notre activité. Ce sont plutôt des étudiants qui découvrent notre travail, à l’occasion d’un stage dans nos services pendant leurs études, qui s’y intéressent et se spécialisent ensuite en pharmacologie.

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Posté le par Philippe RICHARD


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