La relocalisation de certains médicaments rappelle que l’innovation n’est pas le seul enjeu de l’industrie pharmaceutique. Dans le cas de la colchicine, la continuité d’approvisionnement devient un sujet de santé publique autant qu’un dossier de politique industrielle.
La colchicine, utilisée notamment dans le traitement de la goutte, va de nouveau être fabriquée en France. Le laboratoire Mayoly lance la production de cette molécule dans l’Hexagone, alors qu’elle était jusqu’ici fabriquée en Roumanie et que le sous-traitant en charge de cette production ne souhaitait plus la poursuivre. Cette décision vise à sécuriser l’approvisionnement d’un traitement utilisé chaque année par plus de 600 000 patients en France atteints de goutte.
Ce dossier illustre un cas concret de relocalisation pharmaceutique. La colchicine figure parmi les 193 molécules jugées prioritaires par les pouvoirs publics, en raison de leur intérêt thérapeutique et de la vulnérabilité de leur approvisionnement. Le projet bénéficie d’un soutien public de deux millions d’euros dans le cadre de France 2030 et s’inscrit dans un plan d’investissement plus large de 17 millions d’euros annoncé lors de Choose France 2025.
Une molécule ancienne devenue stratégique
La colchicine n’est pas seulement associée à la crise de goutte. La base publique des médicaments mentionne aussi son usage dans d’autres maladies articulaires liées aux dépôts de microcristaux, la fièvre méditerranéenne familiale (FMF) ou maladie périodique, la maladie de Behçet et la péricardite aiguë idiopathique en association avec des anti-inflammatoires. Cette diversité d’indications explique pourquoi la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement ne concerne pas uniquement un marché de niche.
Le médicament demande toutefois une attention particulière. L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) rappelle que la colchicine expose à un risque de surdosage, avec des signes d’alerte comme diarrhées, nausées ou vomissements, et qu’un message d’alerte figure sur les boîtes depuis juillet 2023. La relocalisation industrielle ne change donc pas les règles de bon usage, mais elle peut contribuer à rendre l’accès au traitement plus prévisible pour les patients et les professionnels de santé.
La production sera assurée à Auxerre, dans l’Yonne, sur le site de Galien-Macors, nouveau sous-traitant de Mayoly pour cette molécule. À terme, 600 000 boîtes doivent être produites en France, dont une partie destinée à l’export, avec une commercialisation des premiers lots prévue au début de l’année 2027. L’investissement propre au projet est évalué à 2,5 millions d’euros.
Mayoly avait déjà présenté, en novembre 2025, le rapatriement de la production mondiale de colchicine comme un investissement de 2,5 millions d’euros destiné à relancer la fabrication sur le site de Galien à Auxerre. Le laboratoire indiquait alors que les premières boîtes produites en France pour les patients français étaient prévues en 2027, avec trois objectifs affichés, dont la sécurité d’approvisionnement et le renforcement de la souveraineté sanitaire.
Le test économique de la relocalisation
L’opération met aussi en lumière les limites économiques de la production en France de médicaments existants. Mayoly dispose déjà d’un fort ancrage industriel national, avec 85 % des produits vendus dans le monde fabriqués en France et plus de 400 millions d’euros de contribution annoncée à la balance commerciale du pays. Mais la fabrication locale d’un médicament mature reste confrontée à des coûts de production, à des exigences réglementaires et à des niveaux de prix qui peuvent réduire les marges industrielles.
Le contexte général reste celui d’une tension durable sur les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM). La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) rappelle qu’environ 10 000 présentations sur les 17 000 commercialisées en France relèvent de cette catégorie, c’est-à-dire des médicaments dont l’interruption peut entraîner une perte de chance importante ou mettre en jeu le pronostic vital à court ou moyen terme.
Les ruptures et risques de rupture n’ont pas disparu. La DREES observe qu’après un pic d’environ 800 présentations en rupture simultanée à l’hiver 2022-2023, le nombre de présentations en rupture a diminué, mais restait encore autour de 400 fin 2024. Les risques de rupture demeuraient également élevés, avec moins de 1 200 présentations à risque au 31 décembre 2024.
La stratégie française vise donc à cibler les vulnérabilités les plus critiques. Dans un document gouvernemental consacré aux relocalisations de médicaments essentiels, les 193 molécules éligibles sont décrites comme prioritaires en raison de leur intérêt thérapeutique et de la fragilité de leur approvisionnement. Le même document précise que les financements publics sont accordés en contrepartie d’engagements industriels destinés à sécuriser l’approvisionnement du marché français.
La relocalisation de la colchicine ne résout pas, à elle seule, la dépendance française et européenne aux chaînes pharmaceutiques mondialisées. Elle donne toutefois un exemple précis de ce que peut recouvrir une politique de médicaments critiques lorsqu’elle passe du discours stratégique à l’investissement productif. Pour les industriels, l’enjeu sera désormais de démontrer que ces relocalisations peuvent tenir dans la durée, au-delà de la phase de soutien public et de validation réglementaire.






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