L'Europe ne représente plus que 10 % de la production mondiale de semi-conducteurs, contre 40 % il y a trente ans. C'est dans ce contexte, marqué par le traumatisme de la crise des puces de 2020-2022, que le Chips Act européen fixe un cap ambitieux : doubler la part de marché de l'UE d'ici 2030. Mais le Vieux Continent manque d’ingénieurs…
L’Europe souhaite démontrer sa force. Le projet Tessalia, porté par une coentreprise entre le Taïwanais Foxconn et les Français Thales et Radiall près de Bordeaux, en est devenu l’une des vitrines.
Trois enjeux structurent le projet. D’abord, la souveraineté technologique : produire localement des puces critiques permet de limiter les risques de cyberattaques, de sabotage ou de pressions commerciales, comme celles exercées par les États-Unis sur les exportations vers la Chine.
Ensuite la compétitivité industrielle : l’usine doit s’intégrer dans un réseau européen plus large de sites stratégiques (Intel à Magdebourg en Allemagne, STMicroelectronics à Agrate en Italie, ASML aux Pays-Bas), pour permettre à l’Europe de rivaliser avec les États-Unis et la Chine, qui investissent tous deux massivement dans le secteur.
Enfin, l’enjeu des compétences : l’Europe manque cruellement d’ingénieurs en microélectronique, ce qui rend indispensable un effort de formation accélérée.
Derrière la narration officielle de la reconquête industrielle, ce projet met en lumière principalement les tensions structurelles qui traversent la stratégie européenne des semi-conducteurs.
Le paradoxe central du projet tient en une phrase : il est présenté comme un jalon de la souveraineté européenne, alors qu’il repose sur un transfert de technologie depuis Foxconn, via des accords de licence sur l’encapsulation avancée.
L’Europe n’y développe pas une capacité totalement autonome. Elle va importer un savoir-faire taïwanais pour l’opérer sur son sol. La démarche n’a rien d’anormal : l’Allemagne procède de même avec Intel à Magdebourg, le géant américain.
Mais, elle déplace la nature du risque plus qu’elle ne l’élimine. La dépendance capacitaire (qui consiste à produire chez soi) se substitue à une dépendance en propriété intellectuelle et en maintenance technologique vis-à-vis d’un partenaire étranger.
Or Taïwan demeure l’un des points chauds géopolitiques les plus sensibles au monde, ce qui interroge la solidité de long terme de ce pilier de la « souveraineté ». La Chine lorgne constamment dessus…
Le pari discret des puces matures
Autre choix stratégique du projet : cibler des puces dites « matures » (28 nanomètres et plus) plutôt que les nœuds les plus fins, sous la barre des 3 nanomètres, sur lesquels se concentre habituellement l’attention médiatique et politique.
Ce choix est pourtant le plus rationnel des deux : ce sont précisément ces composants matures qui ont manqué le plus cruellement pendant la crise de 2020-2022, paralysant l’automobile et l’électroménager, non les puces les plus avancées.
Le projet dépendra largement des aides publiques. Plus de 3 milliards d’euros mobilisés en France pour l’ensemble des projets liés au Chips Act. Sans ces subventions, sa rentabilité resterait incertaine face à la concurrence asiatique.
Il reste à établir sous quelles modalités. Est-ce que ce sera un investissement d’amorçage classique, le temps que l’écosystème (compétences, fournisseurs, économies d’échelle) se densifie ?
Autre option possible, celle d’une dépendance structurelle aux fonds publics, avec le risque d’une course aux subventions entre États membres plutôt qu’une stratégie industrielle réellement coordonnée à l’échelle de l’Union.
En conclusion, le point faible de ce projet réside sans doute ailleurs. Il n’est pas technologique ni financier, mais humain. L’Europe manque d’ingénieurs en microélectronique.
À terme, l’objectif affiché de Tessalia est la création de 1 500 emplois directs et 3 000 emplois indirects. Un sacré défi.
Contrairement au capital, mobilisable en quelques années via des subventions, la formation de talents qualifiés se compte en effet en cycles de cinq à dix ans. Les partenariats académiques noués avec l’Université de Bordeaux, l’INP, l’INSA ou CentraleSupélec répondent à ce besoin.
Cependant leurs effets ne se feront sentir qu’après la mise en service de l’usine elle-même, créant un décalage temporel entre la montée en puissance industrielle et la disponibilité réelle des compétences.
Au fond, Tessalia est un pari sur l’interdépendance maîtrisée : produire en Europe en s’appuyant sur un partenaire étranger, sur des segments de marché choisis avec discernement plutôt que dans une confrontation frontale avec TSMC ou Samsung.






Réagissez à cet article
Connectez-vous
Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous et retrouvez plus tard tous vos commentaires dans votre espace personnel.
Vous n'avez pas encore de compte ?
Inscrivez-vous !