La cybercriminalité est une véritable industrie

Boris Sharov. Photo : DR

Doctor Web a commencé à développer ses antivirus au milieu des années 1990 alors qu’Internet n’était pas encore devenu un réseau global et n’était accessible que par quelques entreprises. Et pourtant, cet éditeur russe de logiciels de sécurité (antispam, pare-feu) reste moins connu en France que d’autres poids lourds de la sécurité informatique qui multiplient les campagnes de publicité. Doctor Web mise avant tout sur les capacités de détection de son antivirus créé en 1999. Son laboratoire R&D de Saint-Pétersbourg compte environ 150 ingénieurs triés sur le volet. Leur mission ? Détecter les codes malveillants les plus sophistiqués. PDG de Doctor Web, Boris Sharov a développé la société à l’international, la plaçant ainsi parmi la vingtaine d’entreprises russes ayant investi en France, où la filiale a été créée en 2008. Depuis 2003, il œuvre pour mettre l’expertise des équipes de Doctor Web au service de la lutte contre la cybercriminalité au niveau mondial.

Techniques de l’Ingénieur : De plus en plus d’entreprises sont victimes de ransomwares : on peut se demander si les antivirus servent encore à quelque chose ? Sont-ils efficaces ?

Boris Sharov : La question sous-entend que tous les gens frappés par des ransomwares avaient bien leur antivirus en place, mis à jour et paramétré. Or, ce n’est pas le cas. C’est de moins en moins le cas. Donc le nombre croissant de victimes n’est pas vraiment dû à l’inefficacité des antivirus. Très souvent, l’analyse des infections montre que le PC aurait été piraté par accès à distance et l’antivirus arrêté. D’un côté, les utilisateurs deviennent de plus en plus négligents vis-à-vis de leur sécurité, d’un autre les malfaiteurs ont plus de moyens pour piéger les internautes compte tenu du nombre croissant de services en ligne très populaires.

Tout ce que nous avons découvert et mis en lumière sur ces nouveaux malwares, leur fonctionnement, les failles qu’ils exploitent, l’a été grâce à nos technologies antivirus et pas autrement. L’antivirus n’est pas un outil abstrait, c’est un outil très concret. Les antivirus pour Android vont continuer à voir leur rôle croître. MacOs et Linux sont également de plus en plus touchés par les malwares et demanderont donc sans doute le développement de nouvelles technologies pour les protéger. L’antivirus demeure le premier rempart contre les malwares. Et concernant l’efficacité des antivirus, il convient peut-être de se poser une autre question : est-ce que les entreprises mettent en place une politique de sécurité efficace ? Est-ce que les antivirus sont à jour, et même présents sur les machines, le réseau, la messagerie ?  Un outil, quel qu’il soit, est efficace lorsqu’il est configuré et installé correctement.

En 1987, Bernd Robert Fix publie une méthode permettant de neutraliser le virus de Vienne, devenant ainsi le premier logiciel antivirus. Plus de 30 ans après, comment ont évolué les antivirus ?

L’antivirus a énormément évolué durant ces vingt ou trente ans. Il est aux premières loges pour observer, analyser, décortiquer les malwares et leurs modes de fonctionnement. L’ensemble des technologies implémentées dans l’antivirus jouent leur rôle pour des millions de gens au quotidien. Notamment, mais ce n’est pas tout, celui de détecter et de stopper les malwares d’hier, ceux qui circulent toujours, et qui continuent à infecter des PC. Sans l’antivirus, il y aurait peut-être encore plus de victimes. Et les nouvelles technologies développées, de protection préventive, heuristique, etc., sont efficaces contre les nouveaux types de malwares.

L’antivirus a été amené au fil du temps à effectuer une analyse plus globale et plus profonde du système. Le regard sur les antivirus s’est toujours beaucoup focalisé sur leurs capacités de détection, alors que chez Doctor Web, nous avons toujours aussi insisté et travaillé sur les capacités de nos produits à neutraliser les malwares, en développant des outils d’analyse très pointus comme notre service Dr.Web xvCube. D’autre part, l’évolution de l’antivirus est à regarder également du côté de sa capacité à se protéger lui-même, évolution qui n’est pas souvent évoquée, alors qu’elle est primordiale. Enfin, l’évolution de l’antivirus, c’est également tout le travail qui est fait sur l’observation des groupes cybercriminels, leur organisation, leurs « productions », afin d’anticiper au maximum les nouveaux types d’attaques.

Parallèlement, les codes malveillants ont-ils beaucoup évolué ?

Oui, les malwares ont beaucoup évolué, tant en termes de techniques de propagation, que d’infection, et de capacité de nuisance, littéralement, sur ce que peut faire concrètement un malware sur une machine. Pour être « performant », un virus doit rester le plus longtemps possible invisible sur une machine, et il y a encore plus d’argent investi, encore plus de ressources humaines au service de l’industrie cybercriminelle pour que le malware reste indétectable. Certains Trojans recherchent même sur les machines la présence de certains antivirus avant de se lancer.

Derrière un malware moderne, il y a aujourd’hui toute une organisation « professionnelle », et des pirates techniquement plus aguerris. Un malware aujourd’hui peut signifier, par exemple, la présence d’un proxy en mémoire, de faux certificats numériques, de faux sites web, des injections de contenu web, une infrastructure de commande et contrôle, etc. C’est pourquoi les bases virales ne suffisent plus et que se sont développées des technologies de protection préventive et des technologies heuristiques, dites comportementales. Analyse des processus, analyse du comportement de chaque logiciel lancé sur la machine, analyse des scripts, et les technologies permettant de bloquer la modification des secteurs d’amorçage, empêcher l’autorun des malwares et bien d’autres.

On évoque de plus en plus l’intégration de l’intelligence artificielle dans les solutions de cybersécurité pour détecter des intrusions, quelle est votre opinion ?

La première chose à se demander, c’est : en disant « intelligence artificielle », parle-t-on de quelque chose de vraiment intelligent, incapable de faire des bêtises ? Ou on ne se pose même pas cette question ? Alors que ce qui est entendu comme « intelligence » est développé par des humains qui commettent pas mal d’erreurs ! L’intelligence artificielle est aujourd’hui très « en vogue » et beaucoup d’acteurs de la sécurité informatique disent l’utiliser. Mais il faudrait savoir de quelles techniques on parle précisément. Nous sommes un éditeur d’antivirus et non un développeur d’outils d’IA. Je dirais que nous utilisons le machine learning et que nous suivons l’évolution de ce type de technologies.

Mais l’IA nous semble être aussi un argument marketing que nous ne souhaitons pas utiliser. Il existe une recherche foisonnante en matière de technologies de protection, une partie d’entre elles se nomme aujourd’hui intelligence artificielle, demain, autrement. Ce qui compte est l’avancée en matière d’analyse et de neutralisation des malwares modernes.

L’IA au service de la spéculation ?

Volt Capital Management AB, un fonds spéculatif suédois qui gère environ 30 millions de dollars, vient d’annoncer un retour sur investissement de 24 % cette année. Son secret ? L’intelligence artificielle.

Grâce à la combinaison d’environ 200 modèles économiques traditionnels et d’algorithmes IA, ce fonds a réussi à prévoir avec précision les tendances tels le krach pétrolier et l’appréciation des devises de divers pays. Son modèle d’IA a automatiquement appliqué la bonne pondération pour obtenir des résultats précis.

Volt Capital Management AB n’est pas le seul à s’appuyer sur les atouts de l’IA. L’« EY’s 2018 Global Alternative Fund Survey » montre (voir le graphique ci-dessous) que de plus en plus de fonds spéculatifs (parmi lesquels Bridgewater, Citadel, Cerebellum Capital, Taaffeite Capital Management…) utilisent l’IA pour optimiser leurs placements et améliorer leur rendement.

Bien que les fonds spéculatifs axés sur l’IA aient été à la traîne de leurs concurrents « classiques » (c’est-à-dire avec de « vrais » analystes) au cours des deux dernières années, ils affichent une performance plus élevée sur les cinq dernières années.

Le « flair » humain

Tous ces edge funds ont surpassé le Preqin Pro au cours de l’année dernière. Cet indice de référence permet de suivre notamment les performances de 152 fonds spéculatifs exploitant l’intelligence artificielle. Sur la base des rendements cumulés sur trois ans, ces fonds ont réalisé un rendement de +26,96 %.

De manière générale, l’un des principaux usages de l’IA est de transformer le Big Data, y compris les données non structurées (images satellites, actualités, messages sur les médias sociaux), en données structurées qui peuvent être plus facilement utilisées pour générer des tendances ou des analyses pointues.

Mais l’expérience humaine reste encore indispensable, même pour ces fonds spéculatifs. Ils utilisent des modèles quantitatifs pour développer de nouvelles stratégies d’achat et de vente et pour identifier de nouvelles tendances. Toutes ces données sont ensuite intégrées dans des logiciels plus « classiques ». Mais comme ces derniers nécessitent souvent une reprogrammation par des analystes, ils sont considérés comme des modèles « pré-IA ».

Effet de levier et surajustement

Ensuite, ces fonds utilisent des modèles d’IA « pure » capables de s’adapter aux évolutions des marchés.  Résultat, ces fonds disposent d’un avantage décisif sur leurs concurrents gérés uniquement par des analystes : le temps. Comme ils peuvent traiter rapidement d’importants volumes de données, ils peuvent s’adapter instantanément aux soubresauts du marché.

L’apprentissage machine (ou ML, machine learning, en anglais) signifie également que le modèle d’IA peut se mettre à jour automatiquement au fur et à mesure de la collecte de nouvelles données, sans aucune intervention humaine.

La mise à jour tient compte entre autres de l’analyse des réseaux sociaux pour évaluer le sentiment des consommateurs, des marchés et des investisseurs sur un actif ou un titre particulier. Mais comme nous l’avons expliqué dans un précédent article, les modèles prédictifs concernant les comportements humains sont loin d’être parfaits…

« Tous ces modèles permettent de rentabiliser leur business, mais pour moi, ce n’est pas très moral, car c’est de la pure spéculation », déplore Jean-Gabriel Ganascia, professeur à l’Université Pierre et Marie Curie et responsable de l’équipe ACASA (Agents Cognitifs et Apprentissage Symbolique Automatique) du LIP6.

Il existe aussi des risques inhérents aux stratégies des fonds spéculatifs qui reposent sur l’apprentissage machine, prévient JP Morgan. Il y a notamment « l’effet de levier » qui peut être amplifié. Cette technique est utilisée pour investir sur les marchés financiers plus d’argent que le fonds n’en possède. Elle permet de démultiplier les gains avec une mise de départ minime, mais elle augmente également considérablement les risques.

Le surajustement peut se produire dans les processus de ML lorsque les modèles sont si finement ajustés pour identifier les modèles passés qu’ils ne parviennent pas à prédire avec précision les mouvements futurs de la bourse.

Enfin, les algorithmes ne peuvent pas prévoir des crises qui sont par définition impossibles à anticiper. C’est le cas avec la pandémie de Covid-19…

Regards de dirigeants #4 : Clémentine Gallet, présidente de Coriolis Composites

Clémentine Gallet a cofondé en 2000 avec son mari et un autre associé la PME Coriolis Composites, une start-up spécialisée dans les machines-outils robotisées. A partir de 2005, Coriolis connaît une croissance importante et se taille une place de choix au sein de la filière aéronautique, dans laquelle la PME évolue exclusivement.

Le confinement décrété le 16 mars et la suspension du trafic aérien ont marqué un coup d’arrêt sans précédent pour l’activité de Coriolis. Clémentine Gallet a accepté de revenir pour Techniques de l’Ingénieur sur cette période difficile pour son entreprise, pour ses salariés et pour elle-même.

Yves Valentin : Comment avez-vous réussi à gérer la situation inédite que nous venons de vivre, aussi bien sur le plan professionnel que personnel, puisque votre mari et vous travaillez tous deux chez Coriolis Composites ?

Clémentine Gallet : Aujourd’hui, nous sommes le 5 juin 2020 et le moins que l’on puisse dire c’est que la situation est toujours très compliquée. Je n’ai pas retrouvé une vie normale pour le moment. J’ai 4 enfants, mon mari et moi travaillons dans la même entreprise… Gérer la vie professionnelle et la vie de famille de front a été d’une difficulté extrême, et c’est toujours le cas. Même dans la région plutôt épargnée qui est la nôtre, en Bretagne, il s’avère très compliqué de reprendre une vie normale.

Clémentine Gallet est présidente de Coriolis Composites

Surtout avec l’effondrement qu’a vécu le secteur aéronautique depuis le mois de mars, ce qui représente un vrai challenge pour nous. Il s’agit de notre principal secteur d’activité. Cela a été si brutal et général en même temps qu’il y avait un côté surréaliste à la situation que nous traversions.

En 20 ans, j’ai vécu beaucoup de situations compliquées avec Coriolis, mais le trou d’air qu’a constitué cette crise du Covid-19 est quelque chose que je n’avais jamais imaginé possible.

Nous nous sommes retrouvés, quotidiennement, devant des situations, des événements, des décisions à prendre qui étaient à la fois d’une grande complexité et d’une importance cruciale. Vis-à-vis des salariés, vis-à-vis des clients, des actionnaires…

Comment avez-vous géré la problématique centrale de la trésorerie durant cette période ?

Nous avons fait appel à tous les dispositifs mis en place par le gouvernement pour préserver la trésorerie, qui n’a jamais été chez nous un motif d’inquiétude immédiat, mais qui doit pour les mois qui viennent faire l’objet d’une attention particulière. J’ai donc passé beaucoup de temps au téléphone avec les banques, les actionnaires, pour réussir à obtenir un Prêt garanti par l’Etat (PGE).

Nous avons également eu des soucis en termes de commandes, puisque certaines ont été repoussées, d’autres suspendues… Pour faire court, nous nous sommes retrouvés avec des machines prêtes mais que nous ne pouvions plus livrer. Cela dit, nous avons pu, avec tous nos clients, trouver des terrains de négociations pour que les deux parties, eux et nous, supportent ces désagréments collectivement de manière intelligente. Cela également a pris beaucoup de temps, mais nous y sommes arrivés.

Comment vous projetez-vous sur la période à venir, alors que le secteur aéronautique est dans une situation extrêmement préoccupante ?

Il faut penser au futur, se projeter, pour ne pas que les problèmes du quotidien deviennent trop envahissants. Nous avons donc planché, avec mon mari, sur les moyens de se sortir de cette très mauvaise passe qui touche tout le secteur aéronautique.

Pour cela, il a fallu nous recentrer sur nos bases. Qu’est ce qui fait la force de Coriolis ? Quels sont nos atouts ? Nos faiblesses ? Maintenant que notre trésorerie est sécurisée, nous allons collectivement nous atteler sur les décisions à prendre pour l’avenir de l’entreprise.

Regrettez-vous certains choix stratégiques antérieurs à cette crise ?

Nous payons aujourd’hui les erreurs que nous avons commises par le passé, ainsi que les aléas du destin. Cela fait 5 ans que nous essayons de nous développer sur le marché de l’automobile. Nous avons développé des solutions complètes, des lignes pilotes, en investissant chaque année des sommes importantes. Le but étant d’adapter notre technologie, issue de l’aéronautique, aux contraintes du secteur automobile.

Nous avons eu de très bons résultats de recherche, et nous avons commencé des collaborations sur des projets allemands et français notamment… Cela était pour nous la porte d’entrée sur un nouveau marché, et un moyen de diversifier notre offre. Mais malheureusement, depuis le dieselgate, tous les investissements en faveur de l’allègement des véhicules ont été stoppés. Et transférés vers les recherches sur l’autonomie et la propulsion. Ce qui aurait pu constituer un relai de croissance pour nous s’est évaporé, du jour au lendemain.

D’autant plus que je reste persuadée que le marché de l’allègement des matériaux et l’usage de matériaux composites redeviendra dans les prochains années une préoccupation pour les constructeurs automobiles. En effet, avec le poids des batteries développées pour l’automobile, il faudra forcément adapter la structure et les matériaux qui la supportent. Cela sera donc plus long que prévu, mais nous gardons de fortes ambitions et nous croyons en notre capacité à intégrer cette compétition là.

En ce qui concerne le secteur aéronautique, quelles sont les pistes pour sortir de cette crise majeure ?

Comme je l’ai déjà évoqué, il faut penser au futur. Dans le cadre de ma participation au Bureau PME du GIFAS, je participe aux travaux du CORAC (Conseil pour la Recherche Aéronautique Civile), cela m’a permis de m’aérer un peu l’esprit, durant la période que nous venons de vivre, en abordant les sujets importants pour le futur de l’aviation : l’écologie, la propulsion, l’usine du futur… Autant de sujets passionnants, qui vont occuper les équipes R&D de la filière pendant les années qui viennent.

Nous devons évaluer comment Coriolis peut s’intégrer au sein de ces grands projets d’innovation. Or, un des gros actifs que nous avons chez Coriolis, ce sont nos équipes de développement et de recherche, notamment en mécanique, robotique et digitalisation. Cela a d’ailleurs été très important pour moi de ne pas perdre ces équipes à l’aune du Covid-19. Les préserver pendant la crise pour leur permettre de reprendre leurs missions à 100% dès que possible constitue une clé importante pour l’avenir de l’entreprise.

Quelle est la prochaine étape ?

La prochaine étape pour nous, sur le court terme, va consister à lancer des programmes de développement et de financements associés. C’est ce qui nous permettra de maintenir l’excellent niveau de compétences que nous avons su développer au travers de nos 20 années d’expérience autour des technologies automatisées de dépose de composites.

Accomplir cela nous permettra également de répondre, par la suite, aux besoins futurs de l’industrie pour l’automobile, les moteurs du futur, l’usine du futur… Nous nous préparons pour cela. Nous voulons être capables de proposer une gamme de produits encore plus élargie dans le futur.

Nous avions également beaucoup misé sur des projets de développement avec de grands constructeurs aériens, sur l’analyse du besoin futur, le développement de softwares, le développement de l’intelligence des machines… Sur tous ces sujets nous allons continuer d’avancer aussi en termes de développement, pour être prêts le moment venu. Enfin, les travaux du CORAC au sein du GIFAS et le plan de relance qui en va découler m’ont laissé beaucoup d’espoirs, car on sent qu’il y a réellement une volonté d’inclure l’ensemble de la filière aéronautique dans le développement de l’avion du futur.

Sentez-vous un redémarrage de l’activité depuis le début du mois de juin ?

Aujourd’hui il est très difficile de se prononcer. Nous naviguons à vue, et pour rester dans la métaphore marine, la visibilité est quasi nulle. On pressent que le marché chinois repart légèrement, le marché russe également dans une certaine mesure… Nous allons pour notre part nous concentrer sur l’export, qui constitue 80% de notre chiffre d’affaires.

Vous nous avez expliqué il y a quelques instants un aspect de votre stratégie, consistant à développer des solutions pour les usines notamment. Cela doit-il devenir une stratégie impulsée au niveau de l’Etat ?

L’Etat peut inciter les entreprises à investir pour l’usine du futur, mais il ne peut pas vraiment faire plus que cela. Le plan de relance aéronautique, qui va sortir la semaine prochaine [interview réalisée le 05 juin 2020, NDLR] est très attendu à ce niveau-là. Il faut que nous puissions investir pour faire du développement sur l’usine du futur, mais pas seulement. Et pour cela nous avons besoin du soutien de l’Etat. Pour moi la recherche est aujourd’hui la clé pour sauver le système, d’autant plus que les deux années qui viennent vont être propices à cela.

La crise du Covid-19 a eu pour conséquence de figer les choses dans les entreprises. Cela laisse un espace pour opérer de grandes évolutions. Ce n’est pas anodin, car toute la filière aéronautique a assuré des cadences de production très élevées depuis plus de 10 ans. La période que nous vivons est aussi, je le crois, l’occasion pour une entreprise comme la nôtre de s’interroger sur sa stratégie, et d’opérer des changements significatifs et saisir des opportunités. Changements qui pour certains étaient déjà évoqués et même étudiés, mais rarement mis en place totalement. Faute de temps, faute d’urgence.

On parle beaucoup de relocalisations depuis le début de la crise du Covid-19. Quel est votre sentiment à ce sujet, alors que Coriolis est une entreprise très tournée vers l’international ?

Pour être franche, il me tarde de retourner à l’étranger. Il ne faut pas se replier sur soi en se disant qu’on va tout faire nous-même, en France. Nous n’en serions de toute façon, il me semble, pas capables. Je pense principalement à ma supply chain européenne. Nous assistons à certaines relocalisations qui font sens, mais cela ne doit pas être au détriment de la performance de nos entreprises.

Pour terminer, comment allez-vous organiser le travail dans votre entreprise cet été ?

Nous allons faire du chômage partiel. En septembre, nous devrions retrouver une vie « normale », l’ activité va reprendre à un rythme certes réduit mais avec une présence au bureau à 100%. Les équipes ont besoin de souffler ou de bouger cet été, je préfère donc les voir se ressourcer pour, au niveau de l’entreprise, redémarrer pleinement opérationnel début septembre.

Nous allons maintenir un fil continu d’activité sur les mois de juin et juillet, et prendre des congés en août sans toutefois fermer l’entreprise.

Propos recueillis par Yves Valentin, directeur général de Techniques de l’Ingénieur, et Pierre Thouverez, journaliste.

Agriculture décalée : un pistolet à bulles et un drone pollinisateurs

Des grains de pollen suspendus dans une solution savonneuse. Faire des bulles serait-il la nouvelle alternative salutaire au déclin des populations d’abeilles ? « Notre but principal est de développer une technologie de pollinisation entièrement automatisée et qui permet de réduire la quantité de grains de pollen utilisés », explique l’auteur principal de l’étude publiée en juin dans iScience, Eijiro Miyako, chercheur au Japan Advanced Institute of Science.

Dans un premier temps, la pollinisation par l’intermédiaire de bulles de savon a été testée dans un verger de poiriers. Le choix s’est porté sur cet arbre fruitier car il représente un grand marché potentiel, mais aussi pour la facilité de travailler avec. Dans ces vergers, les températures sont basses, dissuadant les abeilles de s’y aventurer. « De plus, les abeilles frottent leur corps contre les fleurs quand elles récoltent le nectar et le pollen, ajoute le chercheur. Cela peut endommager les fleurs, et les fruits qui en résultent s’en trouvent mal formées ».

Polliniser des poires se fait donc traditionnellement à la main, délicatement, en utilisant des brosses à plumes, sphériques. Cette technique requiert 1 747 mg de grains de pollen au total. La technologie mise au point par les chercheurs ne nécessite elle que 165 mg de grains de pollen. Pour être encore plus précis, toujours selon l’étude : en appuyant une seule fois sur la détente, le jet contient seulement 3,2 mg de grains de pollen, ce qui signifie qu’une pollinisation via deux ou trois bulles de savon « ne consomme que 0,06 mg de grains de pollen »

Au laboratoire, une bulle chargée de pollen se dépose avec succès sur le pistil d’une fleur du genre Campanula /Eijiro Miyako

Environ 95 % des fleurs ciblées par les bulles ont été pollinisées, un taux égal à celui de la pollinisation manuelle. Seize jours après que les bulles à pollen se sont déposées sur les fleurs, ont poussé des poires tout aussi bonnes que celles observées après recours à la méthode classique. Attention cependant, il ne faut pas lancer plus de 10 bulles de savon : au-delà de ce nombre, les tubes de pollen formés sont plus courts que la normale, « ce qui peut être attribué à l’accumulation de la solution, provoquant un effet toxique pour les grains de pollen et/ou les pistils« , peut-on lire dans l’étude. Près de 2000 grains de pollen voyagent par bulle.

Vers des tensioactifs comestibles plus eco-friendly

Avant de réaliser ces expériences, il fallait en effet trouver la meilleure composition pour la solution savonneuse qui contiendrait le pollen. Cinq agents de surface (appelés également tensioactifs ; des composés qui modifient la tension superficielle entre deux surfaces) ont été testés. Lors de la formation de la bulle, les microparticules de pollen sont aspirées dans sa membrane, une bicouche moléculaire qui doit sa structure notamment à la présence du tensioactif. « Le meilleur a été l’agent de surface électriquement neutralisé », remarque Eijiro Miyako. Il s’agit du tensioactif A-20AB, à une concentration de 0,4 %, également appelé lauramidopropyl betaïne, et avec lequel le taux de germination du pollen a été le plus élevé. Le chercheur poursuit : « La solution est respectueuse de l’environnement et l’agent de surface est biocompatible. Les poires obtenues par cette pollinisation ont poussé dans des conditions optimales. Je suis donc certain que les composés chimiques employés sont sans danger. Cela dit, leur élimination dans l’environnement s’accompagnerait d’une dégradation difficile et pourrait engendrer leur accumulation. Alors, en vue des pollinisations futures, nous sommes en train d’essayer différents agents de surfaces eco-friendly et comestibles. Les tests sont presque finis, et nous sommes impatients d’en voir les résultats. » Eijiro Miyako a par ailleurs déclaré à l’AFP être « en discussion avec une entreprise pour une future commercialisation de [sa] technique« 

Le drone entre en scène

Les essais ne se sont pas résumés à un pistolet à bulles. Une machine à bulles a de plus été embarquée sur un drone. Les cobayes pour ces tests étaient cette fois-ci des fleurs de lys artificielles. « Nous avons utilisé un drone, disponible sur le marché, qui est autonome et est contrôlé grâce à un GPS en utilisant Google Maps, raconte Eijiro Miyako. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi ce drone plutôt qu’autre chose. Mais je serais curieux de tester d’autres robots à l’avenir ».

Le drone pollinisateur équipé d’une machine à bulles, en pleine action /Eijiro Miyako 

Le drone survole les fleurs artificielles à deux mètres de hauteur et les couvre de bulles grâce à la machine dont il est équipé, à raison de 5 000 bulles lancées par minute. Le taux de succès maximum a été de 90 %. En revanche, des difficultés techniques se sont vite présentées. « Pour le moment, le recours à un prototype de pollinisation artificielle – ici, un drone robot – vaporisateur de bulles a généré de grandes pertes, déplore le chercheur, car la plupart des bulles de savon ont raté les fleurs cibles. Pour l’instant, le drone est incapable de reconnaître ses cibles ; afin de permettre cela, nous avons besoin de techniques supplémentaires ». Il conclut sur une note optimiste : « Je crois que des technologies davantage innovantes, comme les techniques de pointe de localisation et de cartographie, de perception visuelle, de planification du parcours [de vol, NDLR], de contrôle du mouvement, et de manipulation, seront essentielles pour développer à grande échelle la pollinisation robotique autonome et de précision. Avec des collègues, nous avons commencé à travailler là-dessus. » La recherche continue en ce sens.  

Image de une : Illustration montrant la pollinisation d’une fleur par une bulle chargée de grains de pollen /Eijiro Miyako

Techniques de l’Ingénieur et Ingénieuses 2020 renouvellent leur partenariat

Pour la dixième année de l’opération Ingénieuses, Techniques de l’Ingénieur et la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI) sont heureux d’annoncer le renouvellement de leur collaboration pour favoriser l’orientation des jeunes filles vers les filières scientifiques et techniques.

Comme à son habitude, Ingénieuses prend la forme d’un concours qui récompense des actions, des projets et des parcours réalisés par des femmes dans le monde de l’ingénierie.

L’objectif du concours Ingénieuses est de :

  • promouvoir les formations et les métiers de l’ingénierie auprès du public féminin ;
  • lutter contre les idées reçues et les stéréotypes de genre ;
  • favoriser l’égalité femmes-hommes ;
  • susciter des vocations d’ingénieures chez les jeunes filles.

Nous retrouverons lors de l’édition 2020 les catégories historiques du concours :

  •  Les écoles d’ingénieur-e-s, pour présenter un projet répondant à un des objectifs de l’événement
  • Les élèves-ingénieures en formation au sein d’une école d’ingénieur-e-s (France et Maghreb), pour récompenser un parcours, une ambition, un investissement associatif
  • Les femmes ingénieures en activité, pour valoriser un parcours professionnel, des engagements et devenir ambassadrice de la profession d’ingénieur-e auprès de collégiennes.

Initialement prévue le 7 avril 2020, la date butoir pour le dépôt des candidatures est repoussée au 20 juillet 2020. Nous vous invitons à rejoindre le concours en téléchargeant les dossiers de candidature pour les différentes catégories du concours ici.

Dans le même esprit, la cérémonie de remise des prix est également décalée au 1er octobre 2020. Si vous souhaitez en savoir plus sur l’événement, rendez vous directement sur le site de la CDEFI.

Lumière sur la biodégradabilité du plastique en mer

Jean-François Ghiglione

Jean-François Ghiglione est directeur de recherche au CNRS au laboratoire d’Océanographie Microbienne de Banyuls-sur-Mer. Sa spécialité est l’étude de la vie microbienne et des différentes espèces proliférant sur les plastiques dans l’eau. Il est cofondateur de la start-up Plastic@Sea.

Techniques de l’Ingénieur : Quelles recherches menez-vous en laboratoire et en mer ?

Jean-François Ghiglione : On peut montrer en conditions de laboratoire que la biodégradation des plastiques conventionnels existe. On a identifié des bactéries isolées du milieu marin, capables de dégrader du polyéthylène, l’un des polymères qui forme la plupart des emballages et qui est le plus retrouvé en mer. Mais en milieu naturel, la proportion de ces bactéries est très faible du fait de la compétition avec beaucoup d’autres bactéries. La dégradation dans le milieu naturel va être très longue et soumise à des caractéristiques très difficiles à prédire.

La dégradation des plastiques est tellement lente que l’on a du mal à prouver la biodégradabilité complète des plastiques conventionnels en laboratoire. Actuellement, nous menons des recherches très poussées qui utilisent du polyéthylène marqué avec des isotopes stables. Grâce à ce marquage, nous allons savoir à quelle vitesse et en quelles quantités ce polymère sera dégradé par les bactéries. Ce serait une première qui nous donnerait enfin une information en conditions réelles et non une estimation des temps de dégradation à partir de conditions de laboratoire. Et en utilisant des nouveaux outils qui permettent d’analyser l’ADN, nous saurons quelles sont les bactéries qui peuvent se nourrir de polyéthylène et étudier en détail les voies de biodégradation. Ce sont des recherches très attendues pour comprendre les mécanismes en jeu et pour avancer vers des solutions au niveau industriel.

Depuis 2014, il n’existe plus de norme officielle de spécification de biodégradation des plastiques en mer. Au sein du groupement de recherche Polymères et Océans regroupant plus de 200 scientifiques français et en lien étroit avec la start-up Plastic@Sea, nous sommes une dizaine de scientifiques à travailler sur la rédaction d’une nouvelle norme. Nous travaillons avec le Bureau de normalisation des plastiques et de la plasturgie (BNPP) pour élaborer cette norme afin de la faire valider ensuite par l’Afnor. Nous validons de nouveaux protocoles scientifiques pour prouver la biodégradabilité.

Qu’est-ce qu’un plastique biodégradable en mer ?

Le milieu marin est certainement le moins propice à la dégradation des plastiques, alors que la mer est le réceptacle final de tous les déchets. En général, quand un polymère est biodégradable en mer, il est aussi biodégradable dans les sols et dans l’air. Il faut donc que tout plastique risquant de se retrouver dans l’environnement soit biodégradable en mer.

Les conditions de compostage par exemple, sont très loin des conditions marines. Un compost industriel peut monter à plus de 70°C avec des communautés bactériennes très actives. Cela explique pourquoi certains plastiques biodégradables en compost comme l’acide polylactique (PLA) ne sont pas forcément dégradés dans l’environnement et encore moins en milieu marin. Certains polymères tels que les polyhydroxyalcanoates (PHA) ont la capacité d’être à la fois d’origine biosourcé, d’être compostable et de se biodégrader complètement en mer en quelques années. De tels polymères représentent un réel avenir pour de nombreuses applications, comme la cosmétique ou l’emballage.

Il est aussi important de s’assurer que le plastique biodégradable n’est pas toxique pour l’environnement. Pour cela, nous évaluons ensuite la toxicité avec une batterie d’organismes à différents niveaux de la chaîne alimentaire : algues, oursins, mollusques, poissons… Ces tests sont déjà normés pour prouver que l’on n’a pas de relargage de produits toxiques, qu’ils soient issus de la dégradation du polymère ou d’additifs qui peuvent se trouver dans les produits finis. Nous espérons que la norme sera prête d’ici deux ans.

Vous avez co-créé la société Plastic@Sea, spécialisée dans la biodégradabilité des plastiques en mer. Quelles sont ses recherches ?

Je me suis associé à l’actuelle présidente Leila Meistertzheim pour co-créer la société Plastic@Sea, dont l’objectif est de proposer aux industriels des solutions alternatives aux plastiques conventionnels. L’idée est de travailler avec les développeurs de nouveaux polymères pour fabriquer des nouveaux plastiques qui soient biodégradables en mer. Nous voulons relever tous les défis : que les polymères soient à la fois biosourcés, biodégradables, compostables si possible et qu’ils ne soient pas toxiques pour l’environnement. Nous testons actuellement la biodégradation en mer de nombreux produits finis fabriqués à base de PHA, et les résultats sont très encourageants.

Les bactéries feront-elles partie des solutions à la pollution plastique ?

Ma vision globale est assez pessimiste sur la biodégradation des plastiques qui sont aujourd’hui en mer. Les plastiques classiques sont faits pour durer, et effectivement ils vont mettre des dizaines voire des centaines d’années à se dégrader. Il ne faut pas confondre ce que l’on voit en laboratoire et ce qui se passe dans le milieu naturel. Par exemple, des chercheurs ont identifié une enzyme bactérienne qui dégrade le polyéthylène téréphtalate (PET) qui compose la plupart des bouteilles plastiques. Une application intéressante consisterait à mettre des enzymes sur des filtres en sortie de lave-linge pour dégrader les fibres libérées par le lavage de textiles synthétiques. Cela permettrait de réduire le nombre de fibres relâchés dans l’environnement. C’est une application possible pour éviter que les plastiques arrivent en mer, mais il n’y a cependant pas de solution miracle pour les tonnes de plastiques qui sont déjà dans les océans. Les applications restent mineures par rapport à l’ampleur de la pollution.

Les mécanismes de biodégradation en mer restent mal connus. En plus du vivant, il y a une dégradation qui n’est pas liée aux bactéries, telles que les ultraviolets ou l’abrasion… Les biologistes et les physiciens commencent à travailler ensemble pour mieux comprendre tous les phénomènes en jeu. Parfois, on découvre des nouveaux plastiques et même si on ne connait pas tous les processus dans le détail, on n’a pas forcément besoin de tout comprendre, ça marche !

À la chasse aux failles informatiques : le bug bounty expliqué

La chasse aux bugs, plus connue sous le nom de “bug bounty”, est devenue pratique courante en cybersécurité. Elle repose sur un principe simple : des entreprises mettent leur système (site internet, application, API, etc.) entre les mains de chercheurs dans le but de trouver de potentiels bugs ou vulnérabilités. En échange, ces hackers dits “éthiques” sont rémunérés à la faille trouvée.

Cette méthode, apparue dans les années 90, séduit de plus en plus d’organismes, allant de la start-up à la grosse entreprise du CAC 40, en passant par les agences publiques. En mai dernier par exemple, le programme de bug bounty de l’application StopCovid a été confié par l’Anssi et Inria à la plateforme française YesWeHack. A la clé : des primes pouvant aller jusqu’à 2 000 € pour les failles les plus sévères. “Nous avons relevé une augmentation très forte d’inscription sur notre plateforme avec StopCovid”, affirme Rodolphe Harand, directeur associé de YesWeHack, une des plateformes françaises de bug bounty.

Comment fonctionnent ces plateformes qui mettent en relation entreprises et hackers ?

“L’idée de base est de réussir à faire planter une application ou un site web de façon contrôlée”, explique Lucas Philippe, hacker chez YesWeHack. Le chercheur prend l’exemple d’un site marchand testé, sur lequel il a intégré des quantités négatives de produits dans le panier d’achat. En exploitant cette faille, le hacker pouvait mettre le total du panier en négatif et ensuite commander des produits gratuitement. “Parfois, il s’agit d’un bug tout bête pouvant avoir un impact énorme”, ajoute le hacker.

Pourquoi faire appel au bug bounty ?

Beaucoup d’entreprises ont des budgets contraints et préfèrent faire du bug bounty plutôt qu’un audit. “Avec le bug bounty, vous payez au bug. Avec un cabinet de conseil, le prix est fixe et sans garantie”, affirme Rodolphe Harand. “Le modèle s’adapte à toutes les organisations, grande comme petite. On peut par exemple mettre en relation un client et des chercheurs moins experts qui sauront faire le travail avec des primes moins élevées. C’est là où le modèle est intéressant. Il a une cohérence dans la récompense des hackers en fonction de l’effort et du temps demandés. Plus c’est difficile, plus il faudra les récompenser.”

Chez les GAFAM, la pratique est différente. “Ils utilisent de plus en plus le bug bounty pour tuer le marché noir sur lequel sont revendues des vulnérabilités permettant de faire de l’espionnage à grande ampleur. L’objectif est de remonter les bugs avant qu’ils soient mis sur le marché. Et pour cela, ils payent beaucoup plus cher : 50 à 100 000 $”, affirme Rodolphe Harand.

Comment sont réalisés les programmes ?

Une entreprise peut choisir de lancer une campagne publique ou privée. Dans la publique, l’ensemble des chercheurs présents sur la plateforme pourront essayer de débusquer les bugs. L’avantage : les chercheurs pourront voir les problèmes différemment. Dans la privée, seule une poignée de hackers travaillent sur la recherche de bugs, en général grâce à leur réputation acquise. “98 % des campagnes se réalisent en privé, détaille Rodolphe Harand. Ainsi, l’organisation ne va pas communiquer sur l’opération et va inviter une sélection de chercheurs qui pourront chercher des bugs et soumettre leurs rapports.”

Qui sont les hackers ?

Professionnels, ces chercheurs de bugs font la plupart du temps du bug bounty en plus de leur emploi rémunéré. “Ce sont des personnes qui ont une expertise technique et qui vont cultiver un intérêt pour la cybersécurité”, explique Rodolphe. “S’ajoute également une nouvelle génération composée d’étudiants et d’ingénieurs qui ont commencé jeunes et qui souhaitent faire carrière dans le bug bounty”. La plateforme YesWeHack regroupe plus de 120 nationalités.

Comment se réalise le recrutement ?

Pour devenir chercheur de bugs sur les plateformes, les candidats passent des tests de compétences, leur identité est vérifiée ainsi que leurs antécédents judiciaires. Chez Yogosha par exemple, pour qu’un chercheur puisse intégrer la plateforme, celui-ci doit faire une demande de compte. Dans un premier temps, les équipes s’assurent de sa fiabilité en vérifiant sa e-reputation. Ensuite, le chercheur passe une série de tests pour valider ses compétences techniques et pédagogiques. Une fois sélectionné, son identité est vérifiée avant de valider son accès à la plateforme.

Qui sont les acteurs ?

Le premier bug bounty a été réalisé dans les années 90, chez Netscape. Depuis, ce modèle est resté dans les entreprises de la Silicon Valley, puis largement adopté par les GAFAM. Sur ce modèle, plusieurs plateformes se sont créées. Au niveau mondial : l’américain HackerOne est le leader du marché. En Europe, les principaux acteurs sont les français YesWeHack et Yogosha. “Nous sommes l’alternative européenne”, ajoute Rodolphe Harand. “A partir du moment où vous mettez vos données dans le cloud américain et que ceux qui vous testent sont aux Etats-Unis, vous leur donnez les clés. Quand un chercheur [hacker, ndlr] réalise un rapport de vulnérabilité, il s’agit des clés de votre système : comment vous hacker. Ainsi, faire du bug bounty avec une plateforme américaine, c’est partager ses infos les plus précieuses avec un Etat tiers. C’est pour cela que les autorités françaises s’emparent du bug bounty.”

Essais cliniques contre le Covid-19 : l’éthique médicale explorée en 6 questions

Juliette Ferry-Danini

Alors que la France se déconfine lentement et qu’un semblant de normalité se réinstalle peu à peu dans nos vies, la pandémie de Covid-19 fait toujours parler d’elle partout dans le monde. Dans un effort d’endiguer la crise sanitaire mondiale, la recherche clinique sur cette maladie infectieuse a été exceptionnellement abondante. De nombreux essais cliniques ont fleuri, d’un continent à l’autre, espérant freiner rapidement la propagation du coronavirus SARS-CoV-2. Devant ce zèle scientifique, des questions éthiques se posent. Afin d’y répondre, Techniques de l’Ingénieur a rencontré la chercheuse Juliette Ferry-Danini, philosophe spécialiste de la médecine, des sciences et de l’éthique, actuellement post-doctorante à l’Université de Paris.

Techniques de l’Ingénieur : D’un point de vue éthique et par rapport aux essais cliniques sur le Covid-19, peut-on considérer que des exceptions peuvent être faites en temps de crise sanitaire afin de les accélérer ?

Juliette Ferry-Danini : Mon opinion à ce sujet rejoint celle d’autres chercheurs en éthique, mais elle se discute. L’idée est que si on fait des raccourcis et qu’on fait des exceptions, alors les essais cliniques deviennent moins pertinents. On est en train d’accélérer le processus sans obtenir de bénéfice. On n’aura pas de médicament plus rapidement car on n’aura pas obtenu de données probantes qui nous permettent d’estimer correctement l’efficacité de la molécule testée. On se tire donc une balle dans le pied. En revanche, on peut accélérer les procédures menant au lancement d’essais cliniques, et cela a été fait.

Par ailleurs, si on ne ficelle pas bien une étude ou un essai clinique, alors on ne peut plus justifier moralement le risque encouru par les participants à cette étude. En effet, dans le cadre d’une procédure rigoureuse, le risque d’effets secondaires qu’encourent les participants d’un essai clinique est justifié par le bénéfice qu’on espère retirer de cet essai en termes de connaissances et de futurs traitements pour l’ensemble de la population. Si l’on prend des raccourcis en termes de méthode, le bénéfice social de l’expérimentation humaine disparaît et, avec lui, la justification morale qui permet de mener à bien ces recherches.

Des problèmes se posent également si l’on décide, dans l’urgence, de prescrire et de généraliser la prescription d’un médicament qui n’a pas fait ses preuves. D’une part, évidemment, vous exposez les patients à un risque non-négligeable. Au-delà de cela, le risque est de ralentir les efforts de recherche et les essais cliniques en cours : les patients potentiels peuvent ne pas souhaiter faire partie d’un essai clinique et préférer le traitement non-testé, ou alors, ils peuvent tout simplement être exclus des essais, car ils prennent déjà un autre traitement. Il semblerait que des problèmes de recrutement de ce type se soient posés lors du Covid-19 à cause de l’emballement notamment autour de l’hydroxychloroquine.

Pour résumer rapidement la question, on pourrait décrire cette position en éthique comme étant contre « l’exceptionnalisme », c’est-à-dire l’idée qu’il faille un régime d’exception en cas de crise. Il ne s’agit pas d’une opposition de « principe » contre les exceptions, mais bien de souligner qu’elles peuvent avoir des conséquences néfastes réelles sur la recherche et sur le soin.

Au niveau de l’Etat français, qui établit les règles d’éthique appliquées à la médecine ?

Il faut distinguer l’éthique au sens philosophique et les règles déontologiques au sens des règles de conduite d’une profession qui, elles, appartiennent au domaine du juridique. Plus largement, il faut distinguer le droit et l’éthique. En éthique, il y a des choses que l’on considère comme étant immorales. Le mensonge par exemple. Sauf que, juridiquement, on ne va pas en prison pour avoir menti, sauf si on l’a fait après avoir prêté serment, ce qui est un cas particulier. D’autres choses sont illégales, sans être immorales. Dans ma première réponse, j’ai ainsi présenté une réflexion philosophique argumentée à propos d’une question éthique – ce qu’il faut distinguer du domaine du droit.

En France, il y a un code de la santé publique qui comprend un code de déontologie. Celui-ci fixe les règles de conduite des professions médicales. Mais cela ne veut pas dire qu’il inclut toutes les réflexions éthiques possibles. En France, il existe aussi un Comité consultatif national d’éthique, qui est donc, comme son nom l’indique, consultatif. Un problème peut-être est que les personnes présentes dans ce comité ne sont pas nécessairement spécialistes de l’éthique. C’est extrêmement large : il y a des journalistes, des juristes, des médecins, des philosophes, des scientifiques, des théologiens…

Le développement d’un médicament nourrit de nombreuses incertitudes : peut-on les balayer ?

Traduite parfois par “principe d’incertitude”, la notion d’équipoise clinique est peu connue en France. L’équipoise touche deux problématiques. La première : comment peut-on justifier le risque encouru par les patients participant à un essai clinique ? La deuxième : si le médicament est efficace et ne présente pas de risques, comment peut-on justifier “la perte de chance” du groupe contrôle qui n’en a pas reçu ?

J’ai déjà mentionné la première problématique. Pour comprendre pourquoi la recherche clinique peut être justifiée moralement, il faut réfléchir au fait que les données scientifiques obtenues vont apporter un impact positif sur la société.

Quant au deuxième problème : quand un scientifique réalise un essai clinique, il peut être persuadé que le traitement testé est parfaitement efficace. Cela a été le cas de Didier Raoult qui était persuadé de l’efficacité de l’hydroxychloroquine et qui répète depuis sa deuxième étude sur le sujet, qu’il ne faut pas faire de groupe contrôle, au risque d’une perte de chance pour ceux ou celles qui seraient dans ce groupe. Le philosophe Benjamin Freedman est à l’origine du concept d’« équipoise clinique » (1987). Son apport est qu’il montre que pour comprendre ce dilemme, il ne faut pas simplement considérer la seule opinion d’un scientifique en particulier, mais celle de la communauté scientifique. Si l’on reprend l’exemple de Raoult, s’il est lui-même persuadé que l’hydroxychloroquine est efficace, ce n’est pas le cas du reste de la communauté scientifique, qui demeure incertaine à ce sujet.  Au niveau de cette communauté, on est bien en état d’incertitude (que Freedman appelle « équipoise clinique »). Dans cette situation d’incertitude ou d’équipoise, on ne sait pas qui du groupe contrôle ou du groupe qui prend le traitement va retirer un bénéfice. Le groupe contrôle n’est pas toujours celui qui fait face à une perte de chance. Dans l’histoire de la médecine récente, il y a eu bien des cas où c’est l’inverse qui s’est produit : on pensait qu’un certain médicament allait fonctionner et, malgré cette intuition, le médicament engendrait finalement plus de décès que de guérisons, ce qui signifie que le groupe contrôle a eu plus de chance et s’en est mieux sorti.

Cette situation d’incertitude n’est pas un problème pour Freedman, bien au contraire. C’est cette incertitude au niveau de la communauté scientifique qui permet de justifier moralement que l’on fasse des groupes contrôles. On ne ment pas et on ne lèse pas les participants de l’étude, puisqu’on est dans une situation d’incertitude et qu’on ne sait pas – au niveau de la communauté scientifique – si le médicament testé sera plus efficace que le placebo ou le traitement standard. Comme je le disais précédemment, l’essai clinique doit être assez solide pour sortir de cet état d’incertitude afin que l’on puisse progresser vers le développement d’un traitement le plus vite possible. Cela signifie également que malgré l’incertitude qui règne, il faut aussi avoir de bonnes raisons pour faire cet essai clinique (des données prometteuses notamment). Si ce n’est pas le cas, alors Freedman considère qu’il y a un problème moral en plus du problème scientifique : une recherche clinique menée sans espoir de sortir de l’incertitude au sujet du traitement testé consiste à mener une expérimentation humaine sans que cela soit justifié moralement.

Selon Freedman, les devoirs moraux d’un scientifique doivent être compris par rapport à la situation dans l’ensemble de la communauté scientifique. Celui-ci ne peut pas simplement se reposer sur ses convictions personnelles, intuitions ou espoirs.

Certains essais cliniques, comme Discovery (porté par l’Inserm), sont dits « adaptatifs ». Que permet cette particularité ?

L’idée générale derrière les essais adaptatifs est de consulter les données à chaque étape pour vérifier si on n’est pas en train de sortir d’un coup de l’équipoise clinique – ou autrement dit de l’incertitude. Par exemple, imaginons qu’au bout d’une semaine on observe une différence énorme : un rétablissement miraculeux ou un effet nuisible alarmant. On sort alors de la situation d’équipoise, car on sait qu’on est en train de causer du tort, soit en mettant des vies en péril, soit en privant les patients d’un soin légitime. En s’adaptant de la sorte, l’ambition est que ces essais soient plus pertinents et plus éthiques.

Certaines molécules médicamenteuses, à l’efficacité contestée, ont fait l’objet de communication excessive, suscitant souvent à tort de nombreux espoirs, et recevant un traitement médiatique qu’on peut percevoir comme exagéré. Que dit l’éthique sur ces pratiques ?

Médiatiser trop tôt et de façon nonchalante des résultats pour un médicament donné peut avoir des effets délétères sur les progrès de la recherche. Encore une fois, cela peut amener les patients à ne pas vouloir être dans des essais cliniques pour d’autres médicaments. Il y a eu aussi des ruptures de stock de médicaments pensés utiles contre le Covid-19, alors qu’ils ne le sont pas forcément, mettant en danger les patients qui ont véritablement besoin de ces médicaments puisqu’ils souffrent de pathologies dont on sait déjà qu’ils servent à les traiter. Ce sont des arguments ici éthiques, mais au-delà de cela, cette communication abusive et non-prudente contrevient aussi à l’article 13 du code de déontologie des médecins.

La médiatisation à outrance a probablement eu un autre effet délétère : les scientifiques ont été poussés à concentrer leurs ressources sur une molécule ou deux. Énormément de ressources ont été dépensées par de nombreux pays à travers le monde, dans de nombreux essais cliniques sur l’hydroxychloroquine, alors même que la toute première étude clinique n’était pas si prometteuse. On a mis tous les œufs dans un même panier – percé – et il faut ici se demander si on n’a pas gâché à tort du temps et des ressources qui auraient pu servir à d’autres essais cliniques sur le Covid-19 ou d’autres maladies.

Dans la continuité du raisonnement autour des financements, des essais cliniques ont été abandonnés par le passé, une fois les épidémies touchant à leur fin. Cela a été le cas du Zika, entre autres. Peut-on justifier cela éthiquement ?

Il me semble que les études ne s’arrêtent pas pour des raisons économiques à proprement parler, mais plutôt à cause du fonctionnement de la recherche. Celle-ci fonctionne principalement sur des appels à projets délimités dans le temps et sur lesquels les chercheurs sont en compétition. En France, par exemple, l’ANR (Agence nationale de la recherche) finance une grande partie des appels à projets en recherche.

Trouver un financement est difficile, surtout quand le sujet n’est plus d’actualité. Sur le Covid-19, il y a eu des appels à projets « flash » et des recherches seront menées par ceux qui ont décroché ces financements l’année prochaine. Une fois ces projets terminés, si on ne donne pas aux scientifiques la possibilité de continuer grâce à des financements pérennes, alors les recherches s’arrêteront ou diminueront. Cela ne veut pas dire que les scientifiques se sont désintéressés du sujet, mais qu’on ne leur donne pas les moyens de poursuivre des recherches sur un temps long. Le fonctionnement de la recherche est une vaste question qui n’est pas étrangère à des réflexions éthiques.

Énergies de la mer : la dynamique est lancée

Ça y est, la construction du premier parc éolien offshore français a débuté à Saint-Nazaire. Et les parcs du Fécamp et de Saint-Brieuc ont obtenu leur décision finale d’investissement le 2 juin 2020. La dynamique est lancée et la filière s’organise. C’était donc le moment idéal pour dresser l’état des lieux de la filière des Énergies Marines Renouvelables en France. Le 4ème rapport annuel de l’Observatoire des Énergies de la Mer s’y attelle. Selon ses résultats, en 2019, les emplois dans les énergies marines s’élevaient à 3 064, en hausse de +47 % sur un an. L’emploi se développe dans toutes les régions françaises, le Grand Ouest en tête. La région des Pays de la Loire conserve ainsi sa première position, devant la Normandie. Face à la dynamique, la filière envisage 1 000 créations de postes en 2020.

Les investissements sont en forte hausse (+68 %) et atteignent 452 millions d’euros sur l’année. Ce sont notamment les développeurs-exploitants qui portent ces investissements, à hauteur de 290 millions d’euros, en prévision de la construction et du raccordement des premiers parcs éoliens au large des côtes françaises. « Quels que soient les indicateurs, l’éolien posé reste très dominant et représente entre 70 et 80 % des activités suivant que l’on considère les emplois, le chiffre d’affaires ou les investissements, analyse Christophe Clergeau, président de l’Observatoire des énergies de la mer. Mais on voit bien désormais que l’éolien flottant est non seulement un marché en émergence, mais aussi un segment de la filière qui investit fortement et renforce ses équipes en emplois et se déploie pour être au rendez-vous du calendrier des appels d’offres. »

La hausse du CA domestique ne contrebalance pas la baisse de l’export

Le chiffre d’affaires global baisse de 290 millions d’euros pour se placer à 306 millions d’euros, 69 % se faisant à l’export. « Le chiffre d’affaires à l’export a beaucoup baissé en 2019 pour une raison très simple : les grands acteurs industriels qui sont les grands acteurs de l’export avaient réservé leurs capacités de production en 2019 pour pouvoir répondre aux besoins du marché français des premiers parcs, explique Christophe Clergeau. Lorsque la renégociation des tarifs a entraîné des décalages des projets, il n’était plus possible d’aller chercher de nouveaux marchés à l’étranger pour compenser les décalages des marchés français ». À l’approche des premiers travaux, le chiffre d’affaires domestique augmente et atteint 91 millions d’euros. S’il ne vient pas compenser la baisse du chiffre d’affaires à l’export, il fournit un bon signal pour l’avenir.

En vue de pérenniser les emplois créés et la dynamique de croissance, la filière appelle à maintenir un rythme soutenu et régulier dans l’attribution des projets en respectant le calendrier fixé dans la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE). Elle lance un appel pour préparer une stratégie de planification de moyen et long terme. « Notre objectif est d’attribuer deux parcs par an pour une moyenne sur la durée de la PPE de près d’un gigawatt par an », répond Sophie Mourlon, directrice de l’énergie à la direction générale de l’énergie et du climat du ministère de la Transition écologique. Un calendrier ambitieux qu’il faudra respecter afin d’optimiser le déploiement des infrastructures, les investissements industriels, et ainsi favoriser la création d’emplois et l’intégration d’installations concertée avec l’ensemble des acteurs du monde maritime.

Projet ICARUS, un programme inédit de traçage des animaux depuis l’ISS

Utiliser la technologie satellite de la Station spatiale internationale (ISS) pour suivre en temps réel les déplacements de milliers d’animaux sauvages. C’est le principe du projet ICARUS, ou « International Cooperation for Animal Research Using Space » (« Coopération internationale pour la recherche animale utilisant l’espace »). ICARUS est un programme destiné à l’approfondissement des connaissances scientifiques au sujet des espèces sauvages. Grâce à un suivi par satellite, les scientifiques auront accès à plusieurs informations au sujet de la faune sauvage.

Conçu par un groupe de scientifiques russes et allemands, le projet est dirigé par le biologiste et ornithologue Martin Wikelski, directeur de recherche à l’Institut Max-Planck. Il est également professeur à l’université de Constance (Allemagne). Les premières observations devraient avoir lieu cet été. Le système sera pleinement déployé d’ici la fin de l’année 2020.

5 grammes, 2 cm³, 500 dollars

Les dispositifs de traçage sont conçus pour pouvoir être placés sur des animaux de petits gabarits. Pesant environ cinq grammes, ces transmetteurs peuvent être placés sur le dos d’oiseaux, de chauves-souris ou de petites tortues marines. Plusieurs éléments entrent dans la composition de ces appareils de faible volume, environ 2 cm³. Un GPS, différents capteurs qui mesurent entre autres les distances parcourues et la température des animaux, et un magnétomètre sont intégrés aux appareils. Chaque émetteur coûte environ 500 dollars, et peut fonctionner durant toute la vie d’un animal. Ainsi, ces nouveaux transmetteurs sont moins coûteux et plus durables que les précédents.

Toutes les données enregistrées par les transmetteurs sont envoyées vers une station réceptrice située au sein de l’ISS. En effet, les appareils ont une capacité de transmission allant jusqu’à 800 kilomètres. Cette technologie permettra de suivre les animaux en temps réel. Ensuite, les données sont renvoyées vers une station au sol. Enfin, elles sont transmises aux scientifiques concernés par les recherches. De plus, une base de données de l’Institut Max-Planck, nommée Movebank, assurera le partage en accès libre des informations collectées.

« Une nouvelle ère de découverte »

Le premier but que veulent atteindre les scientifiques d’ICARUS est d’en apprendre davantage sur les flux migratoires des espèces observées. Ils s’intéresseront aussi à l’étude de leurs écosystèmes, et aux raisons de leur mort. « C’est une nouvelle ère de découverte » déclare au New York Times Walter Jetz, professeur de biologie évolutive à l’université de Yale, associée au projet. « Nous découvrirons de nouvelles routes migratoires, les besoins des animaux en matière d’habitat, et des choses sur leurs comportements. Ces découvertes déboucheront sur toutes sortes de nouvelles interrogations » ajoute-t-il.

L’avantage des transmetteurs utilisés pour le projet ICARUS est de pouvoir être installés sur de nombreux animaux. La taille et le milieu de vie n’ont pas d’incidence négative sur l’utilisation des appareils. Ainsi, Nathan Senner, biologiste à l’université de Caroline du Nord, prévoit d’étudier la migration de la barge hudsonienne. Cet oiseau échassier effectue l’une des plus grandes migrations observées dans le monde. « Nous pourrions obtenir des estimations de localisations beaucoup plus précises. Cela nous aidera à développer des mesures de conservation ciblées sur le terrain » se réjouit le Pr. Senner.

Prévenir les épidémies et le braconnage

L’équipe d’ICARUS explique qu’une meilleure connaissance de ces informations pourrait permettre aux hommes de mieux appréhender leurs propres milieux de vie. Martin Wikelski avait déjà mené une étude à ce sujet en Italie. Il s’était intéressé au comportement des vaches, des moutons et des chèvres juste avant un séisme. « Nous pensons qu’ils sont capables de détecter une certaine odeur. Puis, ils se déplacent dans des zones boisées pour se mettre à l’abri » explique le Pr. Wikelski. Aujourd’hui, les chercheurs pensent que ce type d’étude comportementale pourrait aider les hommes à prévenir des catastrophes naturelles.

Le professeur Wikelski espère également que le projet ICARUS pourra contribuer à la lutte contre la propagation d’épidémies. En effet, la technologie développée permettra de suivre efficacement des espèces représentant des dangers pour la santé humaine, comme le pangolin. Cela est rendu possible par la présence d’un capteur à l’intérieur du dispositif de traçage, capable de prendre la température des animaux. « En mesurant la température de la peau des canards en Chine, nous pourrons voir si un nouvel épisode de grippe aviaire commence » explique le Pr. Wikelski. À l’inverse, ICARUS contribuera à protéger les animaux des dangers représentés par l’homme. En Afrique, le suivi des éléphants permettra de mieux surveiller les activités de braconnage.

Les îles coralliennes ne sont pas condamnées à disparaître

Face au changement climatique et à l’élévation du niveau de la mer, les îles coralliennes, de sable ou de gravier, reposant sur des plates-formes de récifs coralliens, comptent parmi les environnements côtiers les plus vulnérables de la planète. Il est généralement admis que la hausse des inondations les rendra inhabitables dans les prochaines décennies. « Les recherches antérieures sur l’habitabilité future de ces îles les considèrent généralement comme des structures inertes incapables de s’adapter à l’élévation du niveau de la mer, rappelle Gerd Masselink, auteur principal de l’étude et professeur de géomorphologie côtière à l’Université de Plymouth. Cela a conduit à se concentrer soit sur la construction de défenses côtières structurelles, soit sur l’exode des communautés insulaires, avec une considération limitée pour des stratégies d’adaptation alternatives. »

L’étude internationale parue dans Science Advances et menée par l’Université de Plymouth suggère que le sort des îles coralliennes est en réalité loin d’être tracé. Les chercheurs ont simulé la réponse de ces îles à la hausse du niveau de la mer. Ils montrent que les îles coralliennes composées de gravier sont des formes de relief morphodynamiquement résilientes. La crête, le point le plus haut, s’élève tout en reculant vers le lagon, à mesure que le niveau de la mer monte. Des processus de dépassement des vagues transfèrent les sédiments de la plage à la surface de l’île. Une telle adaptation naturelle pourrait soutenir l’habitabilité à court terme, avec des défis de gestion supplémentaires, impliquant éventuellement l’apport de sédiments, des infrastructures mobiles et des logements à l’épreuve des inondations.

Un équilibre qui s’adapte naturellement

« Il est important de comprendre que ces îles coralliennes se sont développées sur des centaines à des milliers d’années à la suite de conditions de vagues énergétiques retirant le matériau de la structure du récif et le déposant vers l’arrière des lagons, créant ainsi des îles, explique Gerd Masselink. Leur hauteur est en fait déterminée par les vagues les plus énergétiques ». Par conséquent, les inondations des îles sont des processus nécessaires, quoique parfois dangereux, pour le maintien des îles.

Les stratégies d’adaptation devront prendre en compte les évolutions physiques des îles en réponse à l’élévation du niveau des mers. Pour caractériser la vulnérabilité des îles, les auteurs suggèrent de combiner des modèles morphodynamiques, des évaluations d’impacts liés au climat sur les approvisionnements en eau douce, l’approvisionnement en sédiments carbonatés et les futurs régimes de vagues.

Les îles coralliennes des Maldives sont particulièrement menacées par la montée des eaux. Crédit photo : Gerd Masselink/University of Plymouth.

La crête de l’île s’élève avec la hausse du niveau de la mer

Pour parvenir à ce résultat, les chercheurs ont créé un modèle réduit de l’île Fatato (échelle 1:50) , une petite île corallienne située dans l’atoll de Funafuti, aux Tuvalu (Polynésie). Ils l’ont alors placé dans un canal de simulations de vagues du laboratoire COAST (Coastal Ocean and Sediment Transport) de l’Université de Plymouth. Les résultats montrent que la crête de l’île s’élève avec l’élévation du niveau de la mer, tout en reculant à l’intérieur des terres. L’île change progressivement de forme en s’élevant.

Les chercheurs ont aussi validé un modèle numérique. Trois scénarios de vagues ont été utilisés pour évaluer comment l’île s’ajuste à une élévation du niveau de la mer de 0,75 m, l’augmentation moyenne mondiale prévue pour 2100 par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Au cours de ces simulations numériques, la crête de l’île a augmenté d’un peu moins de 0,7 m.

Mieux prévoir la hausse future du niveau des mers reste toutefois essentiel pour déterminer l’avenir des îles. À quelle vitesse les îles peuvent-elles changer de forme et jusqu’à quel point ? Les îles de sable peuvent-elles s’adapter de façon similaire ? De nombreuses incertitudes demeurent. La priorité reste donc d’atténuer les émissions de gaz à effet de serre pour assurer la capacité de survie à long terme de ces îles.

Baisser la consommation d’énergie grâce aux dernières connaissances de la tribologie

Yan-Ming Chen, expert référent tribologie, usure et frottements au Cetim – Crédit photo : Cetim

La tribologie, un mot employé pour la première fois en 1967 dans un rapport rédigé par le scientifique britannique Peter Jost, étudie les interactions entre deux surfaces en contact. Plus précisément, cette science s’intéresse aux phénomènes de frottement, mais aussi à l’usure des matériaux et à la lubrification. En 2017, Kenneth Holmberg, un chercheur finlandais, révèle qu’environ 23 % de la consommation énergétique mondiale est liée à la tribologie. En appliquant toutes les connaissances actuelles de ce domaine, il estime qu’il serait possible de réduire la consommation d’énergie dans le monde de 18 % à court terme (8 ans) et de 40 % à long terme (15 ans). Sur le plan environnemental, cette baisse représente près de 1,5 milliard de tonnes de CO2 par an à court terme et plus de 3 milliards à long terme. En se basant sur ces travaux, le Cetim a calculé que la France pourrait économiser l’équivalent de 1 à 3 % du PIB, soit environ 26 milliards d’euros par an, grâce à l’application des dernières connaissances en tribologie.

Techniques de l’Ingénieur s’est entretenu avec Yan-Ming Chen, expert référent tribologie, usure et frottements au Cetim. Il nous dévoile les dernières avancées technologiques de cette science.

Techniques de l’Ingénieur : Quels sont les axes de la recherche actuelle de la tribologie ?

Yan-Ming Chen : Le premier concerne la lubrification. Depuis les années 1970, la recherche développe des lubrifications en régimes transitoires qui consistent à ajouter des additifs dans les huiles, comme des anti-usures ou des extrêmes-pressions. Au contact du métal, ces additifs vont provoquer une réaction et ainsi former une fine couche protectrice. Aujourd’hui, il n’y a quasiment plus aucun contact entre les aciers. Sur des voitures par exemple, il est ainsi possible de parcourir 10 voire 20 000 km entre deux vidanges et non plus 3 à 5 000 km. Par contre, il devient inutile de filtrer l’huile usagée puisque ces additifs ne sont plus actifs. Aujourd’hui, les pétroliers continuent à développer des huiles utilisant des combinaisons d’additifs. Les lubrifiants sont à présent plus stables, plus efficaces, moins polluants avec des quantités à utiliser moins élevées que dans le passé.

La tribologie étudie les interactions entre deux surfaces en contact ; plus précisément cette science s’intéresse aux phénomènes de frottement, d’usure des matériaux et de lubrification – Crédit photo : Adobestock

De nouveaux matériaux sont-ils utilisés pour réduire les frottements ?

Oui, il s’agit d’un autre axe de recherche. Depuis le milieu du 20ème siècle, une révolution métallurgique s’est produite avec l’arrivée de nouveaux alliages plus résistants à l’usure comme ceux à base de cobalt. Ils permettent de relever fortement le seuil de grippage entre deux matériaux, ce qui explique qu’il est possible de faire fonctionner des mécanismes au cœur des centrales nucléaires pendant 30 à 40 ans sans incidents majeurs. À présent, la recherche s’oriente vers le traitement des surfaces. Il devient inutile de fabriquer un matériau massif composé d’un alliage coûteux alors que seules les surfaces sont en contact. Nous ajoutons donc une couche aux endroits où la surface est en frottement. De nouvelles technologies de traitements de surface apparaissent comme le dépôt sous vide. La structure des matériaux utilisés devient de plus en plus fine avec l’emploi de nanomatériaux. Des matériaux à base de carbone ou de graphite et ses dérivés sont devenus courants. Par exemple, nous employons du fullerène, un matériau composé de boules de graphites, qui se comporte comme des billes avec une capacité à rouler et qui permet de réduire les frottements. Le graphène, composé d’une superposition de feuillets de carbone, a des propriétés très intéressantes également car ces feuillets glissent très facilement entre eux.

La recherche explore également d’autres domaines comme le biomimétisme ?

L’observation du monde du vivant apporte de nombreuses pistes de recherche. Les chercheurs ont par exemple constaté que la peau des requins est constituée d’écailles à deux dimensions qui vont créer des micros-turbulences et réduisent fortement la traînée, c’est-à-dire le frottement dans l’eau. Des maillots de bain ont donc été conçus avec une texture qui s’inspire de cette découverte. Dans le domaine militaire, cette observation a servi à la conception de nouveaux modèles de torpilles. Certaines peintures appliquées sur des avions imitent également la peau des requins et permettent une réduction de la traînée dans l’air de 10 à 15 %. La coquille Saint-Jacques intéresse aussi les chercheurs dans la conception de nouvelles coques de bateaux. Grâce à sa géométrie et à sa texture, il est possible de réduire la traînée dans l’eau d’environ 10 à 15 %. On observe notamment que les micro-organismes et algues se collent beaucoup moins à la coque de ces bateaux.

Décrivez-nous un exemple d’application de la tribologie dans l’industrie ?

Nous sommes intervenus sur une chaîne de conditionnement où des bouteilles circulaient sur un tapis métallique d’une centaine de mètres.

En intervenant dans une usine de conditionnement de bouteilles, le Cetim a réussi à diviser par deux le coefficient de frottement des équipements et donc à réduire de moitié la consommation d’énergie – Crédit photo : Adobestock

Plusieurs opérations étaient réalisées comme le remplissage des bouteilles, la pose des bouchons, le collage des étiquettes… Les galets, qui soutenaient la bande souple, ont dû être retirés suite à leur interdiction car leur présence favorisait un risque bactérien. Ils ont été remplacés par des patins mais cela provoquait plus de frottements avec la bande métallique. L’entreprise nous a alors demandé quelle était la rugosité optimale pour réduire ces frottements. Son intention initiale était de polir ces patins afin que la bande glisse plus facilement. Une telle action aurait au contraire provoqué plus de frottement à cause de l’effet ventouse. Nous avons procédé au fraisage, au sablage du tapis et des patins ainsi qu’utilisé divers procédés comme la tribofinition [techniques utilisées pour changer l’état de la surface et des arêtes des matériaux, NDLR] afin de modifier la rugosité de la surface et la rendre abrasive. Résultat : le coefficient de frottement a été divisé par deux, ce qui a fait baisser la consommation d’énergie de moitié. Toute l’installation étant placée dans une salle climatisée, des économies d’énergie ont aussi été réalisées sur la consommation des climatiseurs puisque les frottements génèrent moins de chaleur qu’avant.

Artificialisation des sols : au-delà du défi des friches

La Convention citoyenne pour le climat (CCC) souhaite lutter contre l’artificialisation des sols et l’étalement urbain en rendant plus attractive la vie dans les villes et les villages. Pour ce faire, les 150 membres souhaitent freiner rapidement l’étalement urbain et mettent la priorité sur l’exploitation de surfaces déjà artificialisées mais abandonnées. Il s’agit d’« interdire toute artificialisation des terres tant que des réhabilitations ou friches commerciales, artisanales ou industrielles sont possibles dans l’enveloppe urbaine existante ».

Et pour cause, les bâtiments vacants et les friches industrielles représenteraient entre 80 000 et 100 000 hectares en France selon l’Ordre des géomètres-experts. En ce sens, la CCC propose de faciliter les reprises et réhabilitations de friches ou de terrains artificialisés non occupés et les réquisitions de logements et bureaux vacants. Les communes pourraient donc exproprier les friches délaissées depuis dix ans ou plus. Enfin, la convention citoyenne porte la proposition d’obliger à évaluer « le potentiel de réversibilité » des bâtiments avant de décider de leur démolition.

Limiter l’artificialisation et donner plus de place à la nature

La CCC souhaite encadrer beaucoup plus l’aménagement du territoire. Ses membres suggèrent de stopper les aménagements de zones commerciales en périphérie des villes. En absence de telles surfaces mobilisables, les constitutionnels proposent de définir une enveloppe maximale d’hectares pouvant être artificialisés dans chaque commune, afin de réduire par deux l’artificialisation des sols.

En contrepartie, la CCC souhaite donner plus de place à la nature. Elle propose de protéger les espaces naturels, les espaces agricoles périurbains et les forêts périurbaines. Les membres invitent à s’assurer d’une gestion durable de l’ensemble des forêts privées et publiques et de s’assurer de la création de ceintures maraîchères pour développer à nouveau l’agriculture de proximité.

Les propositions de la CCC confrontées au terrain

« La Convention climat fournit un travail intéressant et soulève des problématiques importantes, reconnaît Xavier Prigent, vice-président du Conseil supérieur de l’Ordre des géomètres-experts. Il y a une absolue nécessité de reconquérir les friches, notamment urbaines, mais aussi de reconquérir la nature et la biodiversité en ville, réapproprier les paysages urbains, mutualiser les réseaux de chaleur et d’électricité dans tous les projets d’aménagement ; en somme recomposer la ville sur la ville. »

Les géomètres-experts sont des professionnels libéraux dont l’activité est encadrée par la loi. Leur champ de compétences est large et concerne notamment l’aménagement du territoire et des biens fonciers. L’Ordre des géomètres-experts (OGE) a ainsi publié en janvier 2020 un Manifeste pour un aménagement équilibré des Territoires. L’OGE met en garde contre des règles trop restrictives. En particulier, il invite à considérer l’aménagement du territoire en relation étroite avec les territoires et les élus locaux. Il appelle à privilégier une approche par projets, pour reconquérir la nature en ville, sans accentuer les ruptures entre ville et campagne et en évitant la désertification de certaines régions.

« Nous avons tendance à stigmatiser tous les projets urbains et les considérer comme de l’étalement urbain, mais il faut permettre une constructivité raisonnée pour développer des métropoles vertes et trouver un équilibre entre l’urbain et le rural, prévient Xavier Prigent. C’est le projet qui doit faire la règle et non pas la règle qui doit faire le projet : le territoire français est multiforme, donc on ne peut pas avoir la même approche partout. »

L’Ademe se transforme pour accélérer la transition écologique

Cette transformation se justifie, a précisé son PDG, car « depuis de nombreuses années, nos missions ont évolué et sont de plus en plus variées ». Et Arnaud Leroy de citer notamment la mobilité, l’alimentation durable, le tourisme, le numérique, le logement, et l’adaptation au changement climatique. D’où un changement de signature qui « consacre donc ces évolutions : nous sommes bien l’Agence de la transition écologique. »

Une agence qui compte un millier de collaborateurs et repose sur 700 millions d’euros de budget, au service de l’accélération de la transition écologique.

Pour se mettre en ordre de bataille, l’agence se lance également dans une accélération de sa transformation numérique. Une « nouvelle plateforme numérique de services, déployée dans les prochains jours, va permettre par exemple le dépôt dématérialisé de demandes de subventions. Cette plateforme dénommée ‘Agir pour la transition écologique’ facilitera aussi l’accès à nos conseils et à l’information, autant pour le grand public que pour les collectivités ou les entreprises », souligne son PDG.

Enfin, cette mutation va également concerner la gouvernance que l’agence entend être plus « ouverte et partenariale » pour impliquer ses partenaires sur les territoires. L’Ademe va ainsi élaborer « une véritable feuille de route de responsabilité sociétale des entreprises (RSE). »

Comme l’indique Arnaud Leroy, « la période post-Covid peut être celle de l’accélération de la transition écologique. Je ne crois pas à une révolution mais à une transformation progressive mais néanmoins profonde. Je préfère l’action à l’incantation. »

Ces nouvelles orientations et cette transformation se traduisent dans le nouveau contrat d’objectifs et de performance signé avec l’Etat pour la période 2020-2023.

« Qu’il s’agisse d’accompagnement des collectivités territoriales ou de soutien à la recherche et à l’innovation, notre priorité est d’amplifier le déploiement de la transition écologique. Enfin, ce contrat d’objectifs est aussi marqué par la mise en œuvre par l’Ademe des objectifs de développement durable fixés par l’ONU. Ainsi nous serons désormais plus attentifs à l’impact social des actions que nous soutenons. La transition écologique de notre société ne peut fonctionner que si elle est solidaire », insiste Arnaud Leroy.

La conférence du 18 juin a également été l’occasion pour l’Ademe de présenter ses résultats sur 2019. Une année marquée par « une forte hausse de l’activité de l’Ademe pour satisfaire les objectifs ambitieux de la transition écologique ». Au total, sur 2019, « 647 millions d’euros ont ainsi été alloués à des projets en faveur de la transition écologique, à travers 12 programmes prioritaires et en faveur de trois cibles : les entreprises, le territoire et le grand public. »

L’Ademe précise que sur les 27 indicateurs du contrat d’objectif et de performance 2016-2019 de l’Ademe, 24 ont atteint ou dépassé la cible fixée, notamment l’équivalent de 390 000 logements chauffés aux énergies renouvelables, près de 95 000 camions-poubelles de capacités nouvelles de tri- recyclage-valorisation, ou encore 70 % de la population couverte par des contrats d’accompagnement.

Un mois dans l’espace #6

Un outil gratuit mis à disposition par l’agence spatiale européenne pour surveiller le déconfinement

Au début du mois, l’agence spatiale européenne ainsi que la commission européenne ont présenté le tableau de bord RACE.

Cette plateforme en ligne permet d’avoir accès à des images prises par les 7 satellites Sentinel. Ces derniers font partie du vaste programme européen Copernicus, destiné à l’observation de la Terre. Pollution, circulation, luminosité… Beaucoup d’aspects de l’activité humaine, visibles depuis l’espace, ont varié du tout au tout pendant que la Terre était presque totalement confinée. Ci-dessous, l’image présente les taux de dioxyde d’azote observés en mars 2019 et en mars 2020. Le dioxyde d’azote est un produit de la pollution automobile et indique donc son intensité.

Concentration en dioxyde d’azote au dessus de l’Europe, en mars 2019 et mars 2020.

Avec toutes ces données disponibles, on assiste au développement de solutions d’intelligence artificielle capables de croiser les données pour mieux les valoriser.

La Nasa lance un appel à projet mondial pour concevoir des toilettes lunaires

Le programme Artemis prévoit d’emmener, en 2024, un homme et une femme sur la lune. Les premiers pas sur la lune pour une femme, comme le précise le site internet de l’agence américaine.

L’heure est aux préparatifs, et la Nasa, qui se tourne de plus en plus vers ce genre d’initiatives, a lancé un appel à projet mondial pour développer les toilettes qui seront emmenées sur la lune.

L’agence américaine prévoit de financer les trois projets qui seront sélectionnés. Mais attention, le cahier des charges est très strict. La particularité du développement de ces toilettes est leur finalité : elles doivent à la fois fonctionner dans la capsule Orion qui sera montée sur la fusée, mais aussi sur la lune, une fois la mission arrivée à bon port. L’enjeu est avant tout la prise en compte de la gravité, qui varie selon que l’on est dans la fusée ou sur le sol lunaire. Les toilettes installées à bord de l’ISS fonctionnent grâce à un système d’aspiration, développé pour des conditions d’apesanteur. Il faut donc inventer un nouveau système.

Bricoleuses , bricoleurs, à vos outils ! Vous avez jusqu’au 29 août 2020 pour faire parvenir votre projet et tenter de remporter les 20 000 dollars promis au premier des trois projets récompensés par la Nasa.

Un télescope russe dévoile une carte du ciel inédite

Lancé depuis la Terre en juillet 2019, le satellite russe Spektr SG a pour mission de compiler des données grâce à ses deux télescopes à rayons X embarqués et ses sept caméras. La mission, qui doit durer 6 ans, doit permettre de dresser une carte du ciel virtuelle, puisque les couleurs de la carte (ci-dessous) sont fonctions de l’intensité énergétique détectée par Spektr :

© SRG/eRosita – IKI – MPE

Il s’agit de la première version de la carte du ciel que doit permettre d’établir le projet, mais elle montre déjà une précision et une sensibilité deux fois supérieures à ce que l’on connaissait. Au final, la version définitive permettra de figurer deux fois plus de sources d’énergies – donc d’étoiles – que ce que nous connaissons actuellement.

Plus d’information ici.

Une trentaine de civilisations extra-terrestres dans la voie lactée ?

Un modèle mathématique, développé par des chercheurs de l’université de Nottingham, prévoit l’existence d’une trentaine de civilisations extra-terrestres. La plus proche serait tout de même à 17  000 années-lumière de notre planète.

Les chercheurs sont partis du principe que la vie dans la galaxie qui est la nôtre se développe de la même façon que ce qui s’est passé sur Terre.

Pour en savoir plus, vous pouvez lire la publication faite par les chercheurs à propos de ces travaux.

10 années de vie solaire en une heure de vidéo

La Nasa a publié une vidéo compilant 10 années d’images du soleil. En effet, l’agence américaine, via l’observatoire des dynamiques solaires de la Nasa, a pris une image toutes les 0,75 seconde de notre astre, ce qui a permis d’aboutir au résultat suivant :


Vous pouvez aussi télécharger la vidéo ici.

Par Pierre Thouverez

TOP 5 : Les articles les plus lus en #Juin2020

1- Reconditionner des cartouches d’encre en France, une relocalisation made in confinement

La start-up française Printerre EA a lancé une nouvelle offre de cartouches reconditionnées à destination des particuliers. Le confinement et la fermeture des frontières a accéléré le développement de cette activité habituellement effectuée en Chine. Pour Laurent Berthuel, directeur général de cette entreprise basée en Eure-et-Loir, ces dernières semaines ont confirmé les capacités françaises de productivité et de compétitivité.

2- La rouille, protectrice de l’électronique spatiale

Les systèmes électroniques spatiaux sont sensibles aux rayonnements interstellaires. Pour les protéger, deux chercheurs de la NCSU (North Carolina State University) ont fait part en janvier 2020, dans Radiation Physics and Chemistry, de leur idée révolutionnaire : remplacer les habituelles poudres métalliques par des oxydes.

3 – Covid-19 : produire des matériaux antimicrobiens, des innovations made in France

Afin de répondre aux nouvelles exigences sanitaires, plusieurs entreprises françaises ont mis au point de nouveaux produits. Peinture cuivrée, toile à base de particules d’argent ou encore velours autonettoyant, tous ces produits sont mis en avant pour leurs propriétés bactéricides ou virucides. Selon leurs concepteurs, ces matériaux pourraient limiter la propagation de maladies telles que le coronavirus ou d’autres pathologies contagieuses.

4 – La boule de cristal de l’IA brouillée par la pandémie

Depuis quelques années, les entreprises s’appuient sur des solutions d’Intelligence artificielle (IA) pour anticiper les comportements de leurs clients et prospects. Mais la pandémie du Covid-19 a révélé les limites des modèles prédictifs. Ils n’ont pas été capables de prévoir les changements de comportement des consommateurs…

5- Une mousse métallique composite pour le transport de matières dangereuses

Des chercheurs américains ont développé une mousse métallique composite pour l’isolation thermique à haute température. Ce matériau a passé avec succès les tests simulant un feu de nappe de combustible, ce qui laisse entrevoir des applications dans le transport de produits dangereux.

Un patch transdermique chauffant pour administrer de l’insuline aux diabétiques

Les patchs transdermiques à la nicotine se sont très largement répandus à travers le monde afin d’aider les personnes à arrêter de fumer. Ces timbres sont dits passifs dans le sens où les molécules de nicotine sont suffisamment petites pour traverser la peau puis se diffuser à travers l’organisme. L’IEMN (Institut d’électronique, de microélectronique et de nanotechnologie), un institut de recherche du CNRS, développe un patch transdermique actif dont l’efficacité vient d’être démontrée pour administrer des molécules de grande taille telles que l’insuline. « Il a la particularité de chauffer localement la peau afin d’ouvrir ses pores, révèle Sabine Szunerits Enseignant-chercheur à l’université de Lille et rattachée à l’IEMN. Normalement, la couche épidermique la plus externe que l’on appelle également la couche cornée, a une perméabilité limitée à des molécules hydrophobes dont le poids moléculaire est inférieur à 500 Daltons (Da). Notre innovation nous permet d’administrer de l’insuline, une molécule de 7 kilodaltons (kDa). »

Une puissance de 250 milliwatt/cm² pour monter en température

Grâce à son système électrothermique, ce patch est capable d’atteindre une température de 52 degrés. Il est conçu à base d’oxyde de graphène réduit (rGO pour reduced Graphene Oxide), un nanomatériau qui se comporte comme une éponge et est capable de stocker l’insuline. Il présente également l’intérêt de ne pas irriter la peau, même lors d’un contact prolongé. C’est aussi un bon conducteur électrique qui chauffe rapidement tout en conservant la température constante. Ce nanomatériau est fixé sur un mince film d’or perforé et l’ensemble du dispositif nécessite une puissance de 250 milliwatt/cm² pour monter en température. Pour l’instant, il a uniquement été testé sur des souris et ne mesure que 1 cm². À terme, sa taille devrait atteindre environ 3 cm² afin de s’adapter à la morphologie d’une personne humaine. « Nous allons poursuivre notre travail de recherche avec des spécialistes du stockage de l’énergie, notamment avec le groupe du Professeur Sorin Melinte à l’Université catholique de Louvain en Belgique, pour savoir quel est le procédé le plus efficace pour l’alimenter en électricité, précise la chercheuse. Pour vous donner un ordre de grandeur, les piles boutons de type AAA auront une puissance suffisante pour alimenter ce patch. »

Le patch est ici porté au poignet. Il chauffe localement la peau afin d’ouvrir les pores de la couche épidermique la plus externe et administrer des molécules thérapeutiques de grande taille. Crédit photo : IEMN

Ce patch s’active sur demande, en fonction des besoins du patient, et un temps de chauffage de quelques minutes est nécessaire pour ouvrir localement les pores de la peau. La chaleur produit également une seconde action et permet à l’insuline de se désolidariser de l’oxyde de graphène réduit. Elle peut ainsi se libérer du patch et traverser la couche cornée pour se diffuser dans tout l’organisme. Cette phase dure environ 10 minutes. En termes de capacité de stockage, ce patch est capable d’administrer entre une à six UI (Unité internationale) d’insuline, c’est-à-dire entre 34,7 et 208,2 µg. A l’avenir, les chercheurs souhaiteraient augmenter la durée d’utilisation d’un même patch pour le porter à un mois. « Nous hésitons encore entre plusieurs systèmes, confie Sabine Szunerits. Un premier consisterait à ajouter une réserve d’insuline mobile que porterait le patient et qui serait reliée au patch pour le recharger en continu. Dans un autre système, le patient retirerait lui-même son patch pour le remplir en insuline. »

Des anticancéreux ou des antibiotiques peuvent aussi s’administrer

Cette nouvelle technologie vient d’être brevetée et les chercheurs ont volontairement choisi de réaliser la preuve de concept à partir de l’insuline. C’est en effet l’une des plus grosses molécules thérapeutiques sur le marché. Ce patch est aussi efficace sur d’autres médicaments, au poids moléculaire plus faible, tels que des anticancéreux ou des antibiotiques. « Nous sommes aujourd’hui à la recherche d’un industriel comme un laboratoire pharmaceutique ou un fournisseur de médicament afin de finaliser nos travaux et réaliser un premier prototype, ajoute la chercheuse. La commercialisation n’interviendra pas avant plusieurs années car l’obtention des autorisations liées à la réglementation biomédicale prend du temps. »

Alors que de nombreux patients diabétiques se découragent voire négligent leur propre prise en charge thérapeutique face à l’inconfort lié à l’utilisation des aiguilles, ce patch offre une vraie alternative. Il permettra en effet d’administrer l’insuline de manière indolore et non invasive. Un vrai bénéfice lorsque l’on sait que certains patients doivent se faire plusieurs injections chaque jour pour contrôler leur glycémie. Rappelons qu’un taux de glucose trop élevé dans le sang peut entraîner de graves problèmes de santé au niveau du cœur, des vaisseaux sanguins, des reins, des yeux, du système nerveux, du système immunitaire…

L’Intelligence artificielle n’est pas objective !

Philippe Besse (DR)

L’effet buzz word autour de l’IA a tendance à énerver ce spécialiste de statistique et de modélisation. Contrairement à une idée trop souvent répandue, l’IA n’est pas une solution miracle. Elle ne peut pas résoudre tous les problèmes ni être… objective. Les risques engendrés par le recours à de mauvais algorithmes sont nombreux et peuvent avoir des impacts importants sur la vie des personnes. C’est la raison pour laquelle ce chercheur régulier à l’Observatoire International sur les Impacts Sociétaux de l’IA et du Numérique (OBVIA), Université Laval (Québec), participe à un groupe de travail de la Haute autorité de santé (HAS) sur le protocole du questionnaire qui sera mis en place en France pour l’autorisation de remboursement des dispositifs de santé connectés, comme les pompes à insuline.

Pour cet expert, la qualité de la base de données, leur représentativité et donc des compétences en statistique sont fondamentales. Des critères encore trop peu répandus dans les entreprises, même chez les startups spécialisées dans l’IA…

Techniques de l’Ingénieur : Selon un article du New England Journal of medicine décrypté par The New York Times, la race de patients est incorporée à leur insu dans de nombreux outils et algorithmes IA de prise de décision médicale pour déterminer quel traitement appliquer. Et certains patients noirs ne bénéficient pas des mêmes traitements que les malades blancs. Que vous inspire cet article ?

Philippe Besse : Mon souci est que ces références décrivent systématiquement des cas aux États-Unis où l’origine ethnique fait partie des données. La culture et la réglementation ne sont pas les mêmes en France où l’origine ethnique ne peut légalement être utilisée dans un modèle. Par ailleurs, nous faisons (pour l’instant) moins appel à des algorithmes pour ce type d’aide à la décision. La situation aux États-Unis ne va donc pas nécessairement être transposée dans l’hexagone. Outre-Atlantique, des hôpitaux s’appuient sur un algorithme pour gérer la répartition des patients. En France, les urgences sont encore gérées par des régulateurs du SAMU. Par ailleurs, il est souvent abusif de parler d’intelligence artificielle. Dans l’article cité, il s’agit plutôt de modèles anciens et classiques de statistique (régression logistique).

L’Intelligence artificielle envahit nos quotidiens et le domaine de la santé notamment pour aider au diagnostic. Mais il y a des risques de « biais discriminatoires ».

Aux États-Unis, des algorithmes d’apprentissage sont développés pour de très nombreux usages avec des risques évidents de biais discriminatoires comme c’est régulièrement relevé dans les rapports de ainow. Ces biais sont connus depuis longtemps, mais ils ne sont mis en exergue que depuis quelques années. Il y a de nombreuses façons de biaiser un algorithme, mais les précautions élémentaires ne sont pas prises. Elles sont moins d’ordre informatique ou algorithmique, que statistique. Disposer d’un échantillon représentatif d’une population que l’on veut adresser par un dispositif est très compliqué. Or beaucoup d’entreprises se sont jetées tête baissée dans l’IA sans prendre en compte ces précautions. Soigner une base d’apprentissage est fondamental pour la qualité des décisions d’une IA qui en découle.

Quels sont justement les principaux risques liés à ces biais discriminatoires ?

Il y a, premièrement, la reproduction de décisions humaines discriminatoires. Lorsqu’on s’appuie sans précaution sur des bases de données biaisées, on reproduit ces biais. C’est le cas notamment pour l’embauche des femmes avec un salaire moindre. Le second risque est la sous-représentation de groupes dans une base d’apprentissage. C’est ce qui se passe avec la reconnaissance faciale pour les femmes d’origine africaine et qui peut se produire dans les applications en santé.

Renforcer la réglementation concernant les usages de l’IA permettrait-il de réduire ces risques ?

L’IA est déjà soumise à la législation européenne sur les droits fondamentaux. Il est donc essentiel de commencer par respecter les obligations du RGPD à propos de la confidentialité des données. Mais il faut aller plus loin. C’est l’objectif de la Commission européenne qui a publié le 19 février 2020 son livre blanc (voir encadré) sur la régulation de l’Intelligence artificielle. Une nouvelle réglementation, complémentaire au RGPD, devrait encadrer les usages afin de traquer les biais discriminatoires.

Concernant les discriminations, vous estimez que les risques principaux concernent l’embauche ?

Oui, car il y a de plus en plus de logiciels IA censés analyser les CV et des vidéos de façon automatique afin de faire des présélections avant les entretiens avec des RH. C’est une pratique très développée aux États-Unis, mais les discours de certains éditeurs sont inquiétants. En France, un cabinet de recrutement affirme que les algorithmes ne sont pas discriminatoires parce qu’ils ne s’intéressent pas à la couleur de peau et au sexe des candidats. C’est vrai… sauf que la couleur de la peau et le sexe sont présents dans les autres informations (notion de proxy) et à partir du moment où un algorithme s’appuie sur une base de données discriminatoire, il va reproduire cette discrimination. C’est ce qui s’est passé avec Amazon aux États-Unis. Le logiciel d’IA utilisé pour des présélections ne recrutait pas de femmes sur les postes techniques.

D’autres entreprises proposent de faire des analyses des cursus des salariés afin de faire des recommandations automatiques de postes comme le font certains sites de e-commerce pour nous recommander tel ou tel produit. Ces solutions reposent sur le traitement automatique du langage (Naturaling langage processing). Or, ces techniques de vectorisation des mots sont construites sur des corpus de textes biaisés qui vont donc, là aussi, reproduire des biais : une femme avec des compétences médicales est infirmière, un homme médecin.

Propos recueillis par Philippe Richard

Pour une IA de confiance

Dans son livre blanc, la Commission européenne envisage un cadre pour une intelligence artificielle s’appuyant sur l’excellence et la confiance.

Dans les domaines « haut risque », comme la santé, la police ou les transports, les systèmes d’IA devraient être transparents, traçables et garantir un contrôle humain. Les autorités devraient être en mesure de tester et de certifier les données utilisées par les algorithmes, tout comme elles procèdent à des vérifications sur les cosmétiques, les voitures ou les jouets. « Au-delà des questions prioritaires de protection des données au cœur des missions de la CNIL, ce livre blanc soulève avec insistance d’autres questions relatives aux risques des impacts des algorithmes d’apprentissage automatique sur notre société : qualité, reproductibilité de décisions algorithmiques, opacité des algorithmes et explicabilité des décisions, biais et risques de discrimination », indique Philippe Besse.

La futurologie : de quoi parle-t-on vraiment ?

La crise sanitaire de Covid-19 fait planer l’incertitude sur l’avenir de beaucoup de secteurs industriels, tout en remettant en question les modèles économiques en vigueur. Pour être plus résilient, il faudra « se confronter aux scénarios possibles les plus radicaux ». C’est ce que maintient Mathieu Griffoul, futurologue. Auparavant consultant en organisation, stratégie et révolution digitale au sein de l’entreprise, il pratique la futurologie depuis dix ans : « La futurologie, c’est penser différents scénarios possibles, probables et radicaux, dans une discipline et imaginer ses implications pour une entreprise »

Plusieurs termes-clés définissent son métier, nous explique le futurologue, tels que « design fiction«  ou encore « design spéculation » : « Notre travail consiste à chercher des signaux faibles, des micro-changements dans la société ou en marge de la société, tout en faisant appel aux travaux et à la vision de chercheurs qui interrogent les usages de demain, et nous y associons des imaginaires de la science-fiction ». Pour y parvenir, il travaille dans un collectif, épaulé par une anthropologue, Fanny Parise, et un designer de fiction, Julien Tauvel, et entouré d’un réseau de chercheurs appartenant entre autres au MIT Media Lab, au Berlin Art Institute et au Royal College. Concrètement, voici à quoi ressemblent les résultats d’investigations en futurologie, telles que menées par Mathieu Griffoul et son équipe :  

La pétrochimie en 2035  

Imaginer les enjeux de la pétrochimie en 2035 a été l’objectif d’un grand groupe de pétrochimie (souhaitant rester anonyme) qui lance un segment de R&D pouvant s’étendre sur une quinzaine d’années. Mathieu Griffoul et ses coéquipiers ont procédé de la façon suivante : « Nous avons interviewé beaucoup de visionnaires et responsables business dans l’entreprise pour comprendre leur perception du futur, mais aussi des experts à l’international afin de connaître leur impression de l’état de maturité des technologies dans le secteur. Nous avons par exemple interviewé des fabricants d’ordinateurs quantiques, ou encore des spécialistes de biomimétisme, pour savoir où ils en seraient en 2040. » En partant de là, des mondes possibles pour 2035 ont été conçus : des environnements où il n’y a plus de pétrole ni de plastique ! Pour l’entreprise, mise au défi, il fallait trouver une solution : quels avantages tirer dans des conditions aussi troubles ? Confrontée à ces scénarios, la réflexion au sein de la société a aboutit à une alternative innovante : « Ils sont favorables à l’idée de se réinventer autour de la photosynthèse artificielle, indique Mathieu Griffoul. Et plus généralement la captation, le stockage et la conversion du CO2, qui peut devenir une nouvelle industrie à part entière ! » 

Des huiles spéciales pour les voyageurs de l’espace 

L’avenir du cosmétique se discute aussi. La beauté sera-t-elle algorithmique ? Reposera-t-elle sur une hyperpersonnalisation des produits ? Sera-t-elle non genrée ? « Pour essayer de trouver des réponses, nous avons amené nos clients à réfléchir à des parfums du futur, détaille Mathieu Griffoul. Ils ont ainsi imaginé un parfum qui pourrait évoluer tout au long de la journée, ou encore un autre qui serait développé sur mesure par une appli de rencontre en fonction des préférences de la personne qu’on va rencontrer. » En se basant sur ces idées, le collectif a construit un site web fictif qui passerait facilement pour un e-shop légitime. Sauf qu’il est destiné aux contemporains de l’an 2035 ! « Ce genre de maquette est ce qu’on appelle “artefact” en design fiction, poursuit le futurologue. Il faut qu’elle soit le plus crédible possible. Sinon, ça n’a aucun impact. C’est très troublant et c’est le but derrière tous les artefacts : on se demande si ça existe ou pas ! » Le site en question propose de découvrir Space Oddity : « imaginé avec Virgin Atlantic », c’est « le pack parfait pour votre reboot terrestre » puisque « après 5 jours dans l’espace, votre corps va avoir besoin de se ressourcer ». Un produit à l’évidence inexistant (pour l’heure). 

La pharmacie sans le pharmacien 

« Nous n’avons pas travaillé sur le futur de la médecine, mais sur celui du parcours de soins, en nous mettant dans la peau d’un patient », précise Mathieu Griffoul. Dans cette pharmacie imaginaire, tout passait par la téléassistance et la téléprescription. « Et comme dans le réel, raconte le futurologue, il y a énormément de ratés, des frictions, des bugs, et on se demande alors si c’est vers ce futur là qu’il faut aller ». Autres exemples : « Médecine adaptogène, révolution génomique, médecine holistique, médecine régénérative… sont autant de scénarios 2030 qui ont été concrétisés. En nous mettant dans la peau du patient, nous avons questionné les futures problématiques liées à la télémédecine mais aussi à la confidentialité de données, l’éthique, les inégalités économiques et sociales et le rôle des officines », complète le futurologue. 

De l’eau en « smart grid » 

Une entreprise agroalimentaire s’est quant à elle représenté l’avenir de l’eau ainsi : l’alimentation en eau se ferait au travers de « smart grids ». Des infrastructures locales ou microlocales gérées par cette entreprise et dont on peut se connecter ou se déconnecter quand on veut. Mais comment se passe l’environnement ? Est-ce que ce sera par captation du brouillard ? Et qu’en est-il de la filtration ? Ce sont des questions qui se posent aujourd’hui, nous informe Mathieu Griffoul, qui enchaîne : « Pour demain, parmi les choses envisagées sont la capacité à quantifier sa soif, obtenir des prescriptions personnalisées concernant la quantité d’eau qu’il faut boire et quelles types d’eaux fonctionnelles – eaux contre l’anxiété, eaux pour augmenter la concentration – à l’échelle du quartier et à l’échelle de la ville ». Selon lui, ces prévisions s’appuient d’abord sur des études anthropologiques sur la perception de l’eau, mais également sur l’observation de micro-changements, et le travail de laboratoires et de centres de recherche sur de nouveaux polymères. « C’est ensuite qu’entre en jeu la capacité à imaginer des mondes radicaux », conclut-il.   

Le récap’ insolite du mois #4

Sera-t-il possible de produire l’électricité avec des plantes ?

D’après une étude innovante menée sous la direction du Prof. Iftach Yacoby, Directeur du laboratoire des énergies renouvelables de la Faculté des Sciences de la vie de l’Université de Tel-Aviv, il est possible de transformer n’importe quelle plante en source d’énergie électrique. En effet, leur étude montre que les plantes possèdent des capacités de production électrique particulièrement efficaces, basées sur le processus de photosynthèse.
Dans cette étude, pour extraire le courant des plantes, les chercheurs ont donc cherché « un endroit dans les cellules des plantes qui puisse servir de ‘prise’ de taille nanométrique ».
Les chercheurs ont donc utilisé une enzyme qui fabrique de l’hydrogène. « La plante qui a reçu les gènes a commencé à produire des cellules photovoltaïques perfectionnées contenant le nouvel enzyme. Nous nous sommes alors aperçus que nous avions trouvé la fameuse ‘prise’, l’endroit stratégique qui permet une production d’électrons, sans déperdition d’énergie lorsqu’on y introduit l’enzyme en question », rapportait  Iftach Yacoby à une agence de presse.
Malgré les résultats prometteurs de l’étude, il faudra encore au moins une décennie pour qu’ils soient convertis en produits commercialisables.

Une mystérieuse boule de feu verte dans le ciel australien

Un phénomène spectaculaire a été observé dans le ciel australien dans la nuit du 14 au 15 juin et à l’heure actuelle, les scientifiques ne savent pas quel est l’objet qui a brûlé dans l’atmosphère pour créer un spectacle de lumière brillant de ce type. Pour certains, il pourrait s’agir de débris spatiaux d’une fusée récemment lancée aussi bien que d’une boule de feu naturelle ou d’un astéroïde.
Pour Glen Nagle qui travaille à la station installée à Canberra par la NASA et l’Organisation pour la recherche scientifique et industrielle du Commonwealth, la couleur très particulière de la boule de feu témoigne d’une forte teneur en fer.
Ce genre de phénomène apparaît assez souvent dans des zones peu peuplées, alors ils passent inaperçus. Il faut savoir que , chaque jour, environ 100 tonnes de débris venus de l’espace font irruption dans l’atmosphère de la Terre.

Vivez un vol en ballon géant dans la stratosphère

La startup Space Perspective vous propose de voyager en ballon à 30 km d’altitude et profiter d’une vue imprenable de notre belle planète bleue. Un ballon géant qui reproduira l’expérience vécue par les astronautes et qui vous emmènera à haute altitude, tout proche de l’espace mais sans y rentrer.
Un vol d’essai est prévu à bord de cette capsule blanche sphérique appelée Neptune. Un énorme ballon rempli d’hydrogène servirait de propulseur à un rythme de 20 km/h avec à son bord 8 passagers ainsi que le pilote.
Les premiers voyages seront commercialisés au prix astronomique de 125.000 dollars. Le vol devrait durer environ 6 heures, soit 2 heures pour la montée, 2 heures pour le planer au-dessus de la Terre et les 2 dernières heures pour la descente et l’atterrissage dans l’océan.

Le génie écologique au service du sol

C’est dans ce contexte que la filière du génie écologique s’est développée ces dernières années. Son ambition est d’améliorer la préservation et la résilience des écosystèmes grâce aux connaissances naturalistes et écologiques des milieux et des espèces qui les habitent. Basé sur une approche interdisciplinaire, le génie écologique vise à rassembler le plus grand nombre d’acteurs pour affiner la compréhension des besoins et impacts de chaque projet, au-delà d’objectifs esthétiques ou de production.

Parmi les grands enjeux écologiques du moment, les sols sont au centre de l’attention. Menacés par les activités anthropiques (artificialisation, pollution, pratiques agricoles intensives…), ils fournissent pourtant de précieux services pour les sociétés humaines allant de la production alimentaire à la mitigation des changements climatiques. Comprendre leur fonctionnement biologique et écologique permet de développer des politiques de préservation et d’utilisation durable de cette ressource.

Pour discuter de ces enjeux, Techniques de l’Ingénieur organise une journée de conférences qui se tiendra le jeudi 21 octobre 2021, intitulée : Le génie écologique du sol au service d’une société durable. À cette occasion une quinzaine d’expert.e.s viendront présenter leurs travaux et réflexions pour une meilleure prise en compte de cette précieuse et singulière ressource.

Les différentes interventions de cette journée :

Une loi Évin Climat : contre la publicité pour les produits polluants

Selon un sondage BVA pour Greenpeace France, 65 % des Français sont favorables à l’interdiction des publicités pour les marques contribuant au changement climatique. Dans le cadre de la Convention citoyenne pour le climat, les 150 membres ont adopté l’objectif visant à « réguler la publicité pour réduire les incitations à la surconsommation » à 89,6 %. En particulier, cette mesure vise, dès 2023, à interdire la publicité sur les produits les plus polluants.

Les membres appellent ainsi à une sorte de loi Évin sur le climat, en référence à la loi de janvier 1991 qui encadre strictement la publicité pour l’alcool et le tabac. Une proposition également défendue par Greenpeace France, le Réseau Action Climat et Résistance à l’Agression Publicitaire (RAP) dans un rapport paru le 18 juin. Pointant du doigt le rôle majeur de la publicité sur la consommation et l’imaginaire collectif, le rapport insiste sur la pertinence d’introduire une interdiction de la publicité pour les secteurs de l’aérien, de l’automobile, du maritime et des énergies fossiles. Le rapport évalue en France les investissements de publicité et de communication à 4,3 milliards d’euros pour l’automobile en 2019, 127 millions pour l’aérien et 668 millions pour le secteur pétrolier. Éclairage d’Anne Bringault, responsable Transition énergétique du Réseau Action Climat, co-autrice de ce rapport.

Techniques de l’ingénieur : Pourquoi interdire la publicité pour les produits polluants ?

Anne Bringault : Nos propositions partent du même constat que ceux défendus par la Convention citoyenne pour le climat. Par exemple, nous ne pouvons plus avoir des publicités qui nous incitent à acheter des véhicules très polluants et avoir dans le même temps des politiques publiques qui voudraient nous inciter à faire l’inverse. Les enjeux financiers sont considérables, évalués dans notre rapport à 4,3 milliards d’euros par an pour les dépenses de publicité et de communication liées à l’automobile en France. On ne peut plus laisser tout cet argent dépensé pour inciter à acheter des SUV, la deuxième cause de hausse des émissions de CO2 au niveau mondial selon l’AIE. C’est un enjeu capital et inciter à l’achat de véhicules polluants ne doit plus être possible.

Comment choisir les produits polluants à interdire ?

La Convention citoyenne pour le climat part sur l’idée de développer un CO2-score sur tous les produits de consommation et les services d’ici 2024. Il s’agit d’une idée intéressante. On pourrait ainsi interdire la publicité sur les voitures, mais peut-être aussi demain pour la viande par exemple à cause des émissions de méthane. Calculer le score carbone d’un produit peut toutefois vite s’avérer complexe comme le reconnaît la Convention. En effet, il n’est pas toujours aisé de déterminer l’empreinte CO2 d’un produit en prenant en compte l’ensemble des chaînes de production et logistiques.

En attendant, il faut avancer et rapidement discuter des modalités de mise en œuvre des premières interdictions. La Convention s’oriente vers un critère de consommation pour les véhicules qui consomment plus de 4 litres pour 100 km ou 95 grammes de CO2 au km. La publicité serait réorientée vers les véhicules les moins polluants. Nos propositions sont assez convergentes, même si nous souhaitons élargir davantage le champ des véhicules pour lesquels la publicité serait interdite. Notre rapport suggère en plus d’interdire le plus rapidement possible les publicités pour les industries fossiles et le transport aérien.

La Convention dresse d’autres propositions, par exemple pour interdire la publicité par avion ou les écrans vidéo publicitaires… Ces interdictions peuvent paraître symboliques, mais s’inscrivent dans une cohérence globale. Les panneaux publicitaires vidéos constituent un gâchis d’électricité et de matériaux. C’est le reflet d’une consommation non soutenable. Même RTE, dans ses pistes pour économiser l’électricité, propose de les éteindre en cas de pic de consommation électrique.

Comment inscrire l’interdiction de la publicité dans des politiques plus globales visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre ?

Comme le soulignent la Convention citoyenne pour le climat et notre rapport, il faut intégrer les mesures encadrant la publicité dans des politiques plus globales. Il faut penser en même temps d’autres mesures, comme cela a été fait pour le tabac ou l’alcool. Il y a certes une interdiction de publicité pour le tabac, mais en parallèle il y a eu une hausse du prix du paquet de cigarettes et des campagnes pour inciter à stopper la consommation de tabac.

Il s’agit ici de supprimer la publicité pour les véhicules les plus polluants mais aussi d’avoir des malus renforcés pour ces véhicules. Il convient en plus d’avoir des constructeurs qui développent plus des véhicules moins polluants et qui soient accessibles au plus grand nombre avec par exemple un prêt à taux zéro.

Sur le secteur aérien, les montants publicitaires sont plus faibles, mais l’enjeu reste important. Cette interdiction de publicité sur le transport aérien s’inscrit en cohérence avec d’autres mesures de politiques publiques, reprises par la Convention citoyenne pour le climat. Il s’agit par exemple de supprimer les vols intérieurs, développer le train, ou encore arrêter les extensions d’aéroports.

Ce robot peut suivre l’évolution d’un insecte en vol

Comment un insecte fait-il pour voler dans des endroits confinés ? Ou pour détecter une odeur à des centaines de mètres ? Pour répondre à ces questions, des scientifiques du CNRS, de l’Université de Lorraine et de l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae) ont mis au point un robot guidé par des câbles permettant de suivre et filmer un insecte pendant son vol. L’objectif : avoir une meilleure compréhension de ses mécanismes de vol et de détection des odeurs. Nous avons échangé avec Dominique Martinez, l’un des chercheurs de l’équipe, pour mieux comprendre l’intérêt d’un tel dispositif qui a fait l’objet d’un article dans Science Robotics.

Techniques de l’Ingénieur : vous avez conçu un robot pour suivre le vol et le comportement olfactif des insectes. Pour quelles raisons ?

Dominique Martinez : Les insectes réalisent des prouesses en vol. Ils sont également capables de détecter des odeurs à distance et trouver des sources chimiques à des centaines de mètres. À l’heure actuelle, l’ensemble de ces mécanismes est mal compris. Pour étudier le vol des insectes, les scientifiques avaient recours à des méthodes rudimentaires telles que fixer l’animal sur une tige ou le mettre dans une boîte pour filmer le mouvement de ses ailes avec une caméra rapide. L’insecte ne volait pas vraiment, il n’était pas libre de mouvement.

Ce qui n’est pas le cas de votre technologie…

Le robot permet de suivre un insecte à une vitesse de 3 m/s.

Nous laissons l’insecte libre de son vol. Nous avons réalisé un robot suffisamment rapide pour pouvoir accélérer et changer de trajectoire rapidement, sans perturber l’insecte. Le robot est un cube ouvert de 30 centimètres dans lequel l’insecte va être filmé en vol par plusieurs caméras dont deux infrarouges permettant de déterminer sa position en 3D par stéréovision. Ce cube est guidé par huit câbles actionnés par des moteurs, positionnés aux huit coins de la pièce. C’est l’ajustement de ces câbles qui permettra à la caméra de suivre l’insecte. Le suivi de l’insecte se réalise de façon autonome et en temps réel. C’est un ordinateur qui le contrôle. Grâce à notre technologie, nous avons réussi à suivre l’insecte à 3 m/s.

Pourquoi ne pas avoir utilisé un drone pour faire le suivi de l’insecte ?

Nous avons exclu le drone car les mouvements d’air induits par ses pales auraient perturbé l’insecte. Notre système est léger, les câbles sont fins, il fait peu de bruit et il introduit peu de turbulence. De plus, il est suffisamment performant pour réaliser des changements de direction ou faire des accélérations sans perturber l’insecte.

Vous avez démontré qu’il était possible de suivre l’insecte en vol. Comment étudiez-vous ses capacités olfactives ?

Nous sommes en train de placer un stimulateur olfactif sur le cube pour nous permettre d’envoyer des odeurs et voir, en fonction des échantillons envoyés, si l’insecte change de comportement. Par exemple, nous avons appliqué en collaboration avec l’Inra notre outil sur le papillon de nuit Agrotis ipsilon, un ravageur de cultures. L’insecte femelle, pour se reproduire, produit des phéromones sexuelles pour attirer le mâle. Grâce au robot, on va comprendre le comportement olfactif de l’insecte pour éventuellement voir comment empêcher sa reproduction.

Avez-vous d’autres projets en cours ?

Au laboratoire, nous réalisons des robots qui miment le comportement olfactif des insectes pour retrouver des sources chimiques. Dans le futur, on peut imaginer des robots battre des ailes comme les insectes dotés d’olfaction et effectuer des missions dans des lieux confinés pour détecter à distance des explosifs, par exemple. D’autres équipes travaillent également sur la réalisation de robot insecte. C’est le cas d’une équipe de recherche de Boston aux États-Unis qui a réussi à reproduire le vol à l’échelle d’un insecte grâce à des techniques de micro-fabrication. Leur Robobee pèse moins d’un gramme. Mais il y a une différence entre reproduire et contrôler. Le robot est tellement petit que l’électronique est difficile à embarquer : il a encore des fils, il n’a pas de batterie embarquée…

Les flotteurs pour éoliennes offshore français mettent le cap en Asie

D’une part, le fabricant français Naval Energies et Hitachi Zosen viennent de signer un Memorandum Of Understanding (MOU) afin d’étendre leur collaboration entamée en 2019 via une étude de faisabilité en utilisant la solution semi-submersible de Naval Energies.

D’autre part, le fabricant de flotteurs français Ideol, avec le soutien d’Ademe Investissement (société détenue à 100 % par l’État français) et le japonais Jera (co-entreprise entre les deux grands producteurs d’électricité nippons Tepco et Chubu dédiée au développement d’énergies renouvelables et au GNL), ont décidé de s’associer pour lancer un nouveau véhicule d’investissement dédié au financement de la phase de développement d’au moins 2 GW de projets basés sur la technologie Damping Pool, développée et brevetée par Ideol.

Naval Energies et Hitachi : une coopération industrielle

L’accord de Naval Energies et Hitachi Zosen est une nouvelle étape après l’étude de faisabilité qui visait à concevoir et à construire conjointement des éoliennes flottantes en utilisant la solution semi-submersible de Naval Energies au large des côtes japonaises.

Parallèlement aux travaux menés par Hitachi Zosen et Naval Energies sur cette étude de faisabilité, les deux entreprises prévoient désormais d’étendre leur collaboration à d’autres projets et de commencer à définir plus en détail leur future coopération industrielle.

Takashi Fujita, directeur général de la business unit dédiée à l’éolien au sein de Hitachi Zosen, déclare dans un communiqué publié à cette occasion : « Parmi toutes les fondations flottantes d’énergie éolienne dans le monde, nous considérons que le flotteur semi-submersible de Naval Energies, qui présente de nombreux avantages, est l’un des meilleurs du marché. Le nouvel accord va consolider notre coopération et nous espérons que Naval Energies et Hitachi Zosen contribueront au développement de l’industrie de l’énergie éolienne flottante au Japon ». De son côté, Laurent Schneider-Maunoury, président de Naval Energies, signale : « Ce nouvel accord est un signe de confiance mutuelle entre nos deux entreprises, il renforce notre coopération existante et pose les bases d’un partenariat solide pour l’avenir de l’énergie éolienne flottante au Japon. Nous sommes fiers d’être partenaire d’Hitachi Zosen, un groupe industriel de renommée mondiale ».

Ideol avec l’Ademe et Jera

Le véhicule d’investissement lancé par Ideol, Ademe Investissement et Jera, est destiné au financement de la phase de développement de plusieurs projets éoliens offshore flottants à travers le monde au cours des cinq prochaines années. Toujours centrés autour de la technologie flottante Damping Pool d’Ideol, ces projets garantiront un haut niveau de contenu local, précise Ideol dans un communiqué.

Dans un communiqué, Satoshi Yajima, directeur général du département business de Jera, se déclare « ravi de soutenir la fondation flottante la plus prometteuse du marché et de participer à son succès certain. À travers ce partenariat, nous envisageons des projets à échelle commerciale dans le monde entier. »

Egalement cité, Arnaud Leroy, PDG de l’Ademe et d’Ademe Investissement, déclare quant à lui : « Nous pensons que l’éolien offshore flottant est en passe de confirmer son potentiel considérable et de se positionner comme une brique indispensable à l’atteinte des objectifs climatiques futurs. Ce partenariat vise à la fois à financer des premiers projets commerciaux d’envergure et à soutenir la technologie d’Ideol puisque tous les deux devraient contribuer à terme à l’accélération de la compétitivité de l’éolien offshore flottant. »

Pendant que Paul de la Guérivière, PDG d’Ideol, estime dans le communiqué que « cette nouvelle étape confirme la maturité de notre technologie sur le marché et démontre la pertinence de notre business model unique, positionnant Ideol en tant que co-développeur et co-contractant sur la base de notre excellence technique. »

Les appels d’offres commerciaux flottants prévus en Écosse et en France confirment l’accélération de la filière

En France, quatre projets pilotes (quatre éoliennes par parc) sont en cours : au large de la Bretagne et en Méditerranée – attribués en 2016 aux consortiums emmenés par Eolfi (associé au chinois CGN et à la Caisse des Dépôts, avec des flotteurs Naval Energies), Eolmed (Quadran Energies marines avec Ideol, Bouygues et Senvion), EDF (avec SBM Offshore, Siemens Gamesa et Prysmian) et Engie (avec le portugais EDPR, CDC et des flotteurs signés Eiffage).

Au-delà de la côte Est des États-Unis, les marchés les plus prometteurs sont clairement en Asie. En Chine, certes, mais aussi au Japon, à Taïwan ou encore en Corée du Sud.

Selon un rapport de l’AIE (Agence internationale de l’énergie), en fin d’année 2019, la puissance mondiale cumulée des installations éoliennes offshore (posées et flottantes) à l’horizon 2040, pourrait être comprise entre 350 et 560 GW (Stated Policies Scenario et Sustainable Scenario). Sur ce total, les ouvrages de production en mer de l’Europe et de la Chine représenteraient 65 % environ de la puissance installée et 70 % du marché sur la période considérée de 2018 à 2040.

Regards de dirigeants #3 : Luc Graux, président de SKF France

Luc Graux, président de SKF en France.
Le groupe suédois SKF est un fournisseur mondial de produits, de solutions et de services, sur les marchés des roulements, des solutions d’étanchéité, de la mécatronique, des services et des systèmes de lubrification. La filiale française du groupe emploie environ 3 000 personnes sur 8 sites de production à travers l’hexagone.

 

Luc Graux, président de SKF en France, revient pour Techniques de l’Ingénieur sur les pratiques mises en place pendant cette période compliquée, et sur les incertitudes qui entourent la reprise progressive de l’activité industrielle.

Yves Valentin : Quelle a été votre réaction lorsque le président de la République a annoncé le confinement, le 16 mars dernier ?

Dès le départ de cette crise sanitaire, nous avons choisi d’avoir une approche très pragmatique de la situation, en laissant les équipes les plus proches du terrain prendre les décisions qui s’imposaient. Nous exploitons huit sites en France, dans des zones géographiques différentes, avec des contraintes de déplacements liées à la crise du Covid qui ne sont pas les mêmes d’un département à l’autre. Il est donc très complexe d’avoir une vision d’ensemble sur tous les fronts.

A l’heure actuelle [le 10 juin 2020, NDLR], seuls les salariés indispensables au fonctionnement des usines travaillent sur site. Les autres sont très majoritairement en télétravail. Nous avions d’ailleurs déjà partiellement mis en place le travail à distance avant l’annonce du confinement, de manière préventive.

Avez-vous fixé un calendrier pour le retour de tous les salariés sur vos sites ?

Nous n’avons pas fixé d’objectifs chiffrés de retour au bureau, afin de rester flexibles. Depuis le début du mois de juin, nous constatons que les salariés reviennent petit à petit. C’est notamment le cas sur notre site en Ile-de-France, à Montigny, où les salariés étaient soulagés de pouvoir revenir au bureau, après cette longue période de télétravail. Si le déconfinement se déroule bien, nous allons rapidement mettre en place un retour à la normale en ce qui concerne les conditions de travail de nos salariés. Avec les adaptations sanitaires nécessaires pour assurer leur sécurité.

D’ailleurs, vous avez produit sur vos sites des visières pour équiper vos salariés durant le confinement, n’est-ce pas ?

Oui tout à fait. L’idée a émergé collectivement. Nous n’avions pas assez de masques, et certains postes de travail nécessitent de voir des opérateurs évoluer dans une grande proximité les uns par rapport aux autres. Nous avons donc mobilisé et mis en réseau toutes les imprimantes 3D de nos sites pour produire nos propres visières, afin d’équiper les 3 000 salariés répartis sur les sites français.

Nous avons pu par la même occasion donner des stocks à des associations dans le besoin et des cabinets médicaux, localement. Cela a constitué notre activité parallèle du moment, totalement non lucrative, mais qui nous a permis d’être proactifs sur nos besoins sanitaires et d’apporter une cohésion supplémentaire au sein de nos équipes, dans ces moments difficiles.

Nous sommes au début du mois de juin, est-il possible de tirer un bilan de cette crise pour SKF en France aujourd’hui ?

Un bilan aujourd’hui, c’est beaucoup trop tôt. Mais nous avons des indicateurs. SKF en France, cela représente 3 000 salariés. Nous sommes présents dans beaucoup de secteurs industriels : en France nos activités se répartissent à parts égales entre l’industrie générale, l’automobile et l’aéronautique. Ces deux derniers secteurs ont été très impactés depuis début mars, avec une baisse dramatique de l’activité. L’activité en France est donc très impactée, comme vous pouvez l’imaginer, avec des annulations et des reports de commandes qui se sont enchaînés.

Sur les mois pleins d’avril et de mai, nous constatons une baisse du chiffre d’affaires de l’ordre de 40 %, majoritairement à cause de la situation des secteurs automobile et aéronautique. Les autres secteurs dans leur ensemble se maintiennent mieux, si on peut dire, avec une baisse moyenne de « seulement » 15%.

Comment voyez-vous la situation pour SKF en France sur le moyen terme ?

Il est très compliqué de se projeter sur le moyen terme aujourd’hui, il y a trop d’incertitudes. D’ailleurs les analyses économiques qu’on peut consulter çà et là arrivent souvent à des conclusions diamétralement opposées. Ce qui est très probable, c’est que l’on va désormais aborder une période où l’activité restera à un niveau relativement faible pendant un certain temps. Combien de temps ? C’est très difficile à dire et personnellement je ne m’aventurerai pas sur une quelconque estimation. De notre côté, nous allons développer au maximum notre capacité d’adaptation pour être prêt à toutes les possibilités.

Et pour SKF au niveau international ?

J’ai une double casquette chez SKF puisqu’en plus de la direction de l’entreprise au niveau de la France, j’occupe également la direction industrielle du groupe. C’est un rôle transverse où se mêlent les problématiques d’investissements, de restructuration, de stratégie industrielle… Cela permet d’avoir une vision globale au niveau mondial, car le groupe est présent dans plus de 130 pays.

Aussi, les activités très diverses de nos clients nous permettent d’avoir une représentation assez large de la santé des différents secteurs industriels. Au final, la situation de SKF constitue souvent un baromètre plutôt fiable de l’activité au niveau international. Mais aujourd’hui, faire des prévisions est plus difficile que ça ne l’a jamais été.

Et en termes d’investissements ?

SKF, au niveau de la stratégie globale du groupe, mise sur ce qu’on appelle le « world class manufacturing », c’est-à-dire s’appuyer sur tous les outils – numérisation, digitalisation, automatisation… – existants et à venir permettant de moderniser notre outil de production et améliorer notre compétitivité. C’est un axe de travail fondamental pour le groupe.

Nous allons donc poursuivre les investissements permettant de suivre cette ligne. Après, bien sûr, nous allons devoir « réduire un peu la voilure » pendant quelques temps, si je puis dire, en réévaluant les priorités. Par exemple, au vu de la situation actuelle, il est probable que les projets d’augmentation de capacité sur certains sites soient gelés ou repoussés. L’urgence est ailleurs aujourd’hui.

Il est également probable que les évolutions que nous allons observer au niveau de la demande chez nos clients dans les mois qui viennent vont ouvrir des fenêtres d’opportunités pour notre entreprise. Ce sera à nous de nous adapter et d’être réactifs. Nous nous préparons à cela.

Revenons en France. La crise sanitaire que nous vivons va avoir des répercussions économiques dans les mois que nous allons vivre. Comment préparez-vous cette période ?

Comme je vous l’expliquais au début, nous avons décidé dès le début de cette crise d’être « agiles » sur le plan de la sécurité sanitaire, pour s’adapter à l’évolution du contexte de la meilleure façon. Je dirai que sur le plan économique nous allons opérer dans les mois qui viennent sur le même modèle. Pour affronter la crise économique qui suivra, à n’en pas douter, la crise sanitaire. D’une certaine façon nous sommes d’ailleurs déjà entrés dans cette crise économique. Pour nous, la clé demeure la satisfaction de nos clients et in fine la préservation de l’entreprise, nos salariés l’ont d’ailleurs très bien compris.

C’est pour cela que nous suivons de très près l’activité de nos clients, pour pouvoir répondre au mieux à leurs besoins. C’est le pilier de notre stratégie.

Quoi d’autre ?

Si, comme je vous l’ai expliqué, les besoins des clients guident notre stratégie, nous faisons très attention à ne pas accumuler trop de stocks actuellement, car nous avons besoin du cash disponible. Il y a donc un équilibre perpétuel à trouver, entre produire suffisamment pour être réactif en cas d’augmentation subite de la demande, et produire trop pour éviter de devoir stocker sans que cela ne se justifie.

Vous avez beaucoup insisté sur l’importance de suivre au plus près les demandes des clients. Comment la relation avec vos clients s’est-elle déroulée durant la période de confinement ?

La relation client, depuis le début du confinement, s’est faite très majoritairement de manière virtuelle, à distance. Cela nous a permis de développer de nouvelles approches pour travailler et échanger. Nous avons ainsi fait évoluer nos procédés, en mettant en place en quelques mois des pratiques auxquelles nous avions songé auparavant, sans jamais les concrétiser totalement.

Qu’est-ce qui vous a empêché de le faire avant ?

Le manque de temps en grande partie. L’absence d’urgence également. Par exemple, nous avons développé un intranet pour nos salariés en quelques jours à la suite de l’annonce du confinement. Jusqu’à présent, notre intranet n’était accessible qu’aux salariés ayant un email SKF. Tous les autres n’y avaient pas accès. Du coup, nous communiquions avec ces derniers via des écrans installés dans les bureaux et les ateliers, ou bien des messageries dédiées.

En quelques jours, nous avons également développé des solutions digitales et techniques pour communiquer que nous n’avions pas avant le confinement. L’urgence, et l’obligation pour nous de mettre en place ces dispositifs nous ont permis de concrétiser tout cela en un temps record.

La mise en place du télétravail, et la nécessité pour tous nos salariés d’accéder au réseau à distance nous a offert la possibilité de garder une certaine continuité dans le travail en cette période très complexe au niveau de l’organisation.

Certaines de ces évolutions sont-elles amenées à perdurer ?

Les bonnes pratiques qui ont été développées vont certainement demeurer. Notamment pour tout ce qui concerne les outils d’agilité, qui nous permettent de gagner en flexibilité. Après, nous n’allons pas mettre en place un régime de télétravail trop important. Il ne faut pas oublier le rôle social de l’entreprise. Les salariés ont besoin de se voir entre eux, et le présentiel a aussi des avantages. Il va plutôt s’agir pour nous en termes de nouvelle organisation de savoir effectuer le bon dosage, pour garder un équilibre dans l’entreprise.

Au niveau du management, avez-vous constaté des évolutions pendant le confinement ?

J’ai remarqué que le mode de management a changé très rapidement dès le début du confinement. Nous avons bien sûr, comme beaucoup d’entreprises, mis en place une cellule de crise qui se réunissait tous les jours. Malgré tout, nous nous sommes retrouvés face à des imprévus quasiment tous les jours. Cela nous a tous beaucoup appris, en tant que managers, à rester très humbles, au vu de la fragilité de la situation.

Cela nous a également obligé, comme je le disais tout à l’heure, à développer notre flexibilité, notre agilité, et notre capacité de réaction. Dans ce contexte j’ai vu des managers beaucoup plus « authentiques », car plus en prise avec l’immédiateté des décisions à prendre. Moi y compris. J’ai publié plusieurs vidéos pour tenir les salariés au courant de l’évolution de la situation. Ces vidéos étaient réalisées dans l’urgence, sans vraiment de préparation… Il en ressort un côté plus naturel qui je le crois a un impact très positif pour améliorer encore la communication au sein de l’entreprise. Cela fait également partie des pratiques que nous allons faire perdurer. Même si la problématique reste la même que pour le télétravail, à savoir qu’il faut trouver le juste dosage entre communication virtuelle et physique.

Vu l’activité de SKF au niveau international, certains de vos salariés se déplacent à l’étranger très régulièrement. Allez-vous remettre cela en cause au vu des outils virtuels disponibles aujourd’hui ?

En ce qui concerne mon rôle en tant que directeur industriel, je me suis rendu compte que je m’appuyais beaucoup, pour prendre des décisions, sur ce que j’observais sur le terrain les mois précédents. Lors de la crise de 2008, nous avons suspendu au maximum les déplacements non nécessaires, pour économiser le cash au maximum. J’ai alors fait des déplacements moins fréquents, et je me suis aperçu que cela pouvait parfois affecter mes décisions. Le terrain est très important à mon sens pour garder une vision la plus aiguisée possible sur le contexte industriel global.

Depuis 2008, des outils technologiques ont émergé, qui nous permettent de limiter les déplacements, via les outils de communication à distance, la virtualisation, la digitalisation… La crise du coronavirus a accéléré le développement de ces solutions. Comme pour tout, l’idée est de trouver le bon équilibre, tout en gardant le contact avec le terrain.

Le développement des outils de virtualisation et de télétravail fait également émerger des problématiques de sécurité informatique. Comment appréhendez-vous cela ?

La sécurité informatique est déjà un enjeu dans les bureaux, mais la phase actuelle de digitalisation de nos usines – et en partie de nos ateliers – crée de nouveaux défis très complexes. D’autant que le pilotage complet des usines, à distance, est déjà quasiment possible aujourd’hui. La sécurité informatique devient à ce titre un enjeu crucial.

En ce qui concerne le passage vers le télétravail, les problématiques de sécurité informatique ne me paraissent pas aussi critiques, car cela fait longtemps que notre direction informatique développe la sécurité de notre réseau. Nous sommes donc déjà prêts pour intégrer cette évolution.

Propos recueillis par Yves Valentin, directeur général de Techniques de l’Ingénieur, et Pierre Thouverez, journaliste.

Regards de dirigeants #2 : Bruno Grandjean, président du directoire du groupe REDEX

REDEX est une entreprise spécialisée dans la fabrication de machines pour la métallurgie.Bruno Grandjean, président du directoire du groupe REDEX.

Depuis le début de la crise sanitaire que nous connaissons, le groupe a maintenu son activité en s’adaptant au mieux à des contraintes sanitaires et d’organisation inédites.

Après une période où l’entreprise s’est attelée à maintenir son offre, REDEX entre désormais dans une seconde phase, qui va consister à maintenir un niveau de demande suffisant. Interview.

Yves Valentin : Le 16 mars dernier, le Président annonce le confinement généralisé du pays. Quelle est votre réaction à ce moment-là ?

Bruno Grandjean : Le 16 mars, suite à l’annonce du Président, nous avons pris la décision immédiate de ne pas fermer. Ce fut un choix très compliqué. Le ministre de l’économie Bruno Lemaire a, dans les jours qui ont suivi, évoqué les « entreprises indispensables », qui devaient coûte que coûte poursuivre leur activité. Nous nous sommes alors posé la question : est-ce que l’industrie mécanique est indispensable ? En choisissant de fermer, nous savions à quel point cela pourrait engendrer des situations très difficiles, pour nos clients d’abord, qui avaient des commandes en attente. D’une certaine façon nous sommes donc indispensables, tous. Les camions qui livrent des masques aux hôpitaux sont tributaires du garagiste qui va réparer leur outil de travail, par exemple.

Chez REDEX, nous avons livré depuis le début de la crise des composants destinés à des machines pour fabriquer des masques, des respirateurs, du matériel médical… Ce n’est pas l’unique raison pour laquelle nous sommes restés ouverts, mais cela a permis de participer à maintenir au mieux les chaînes logistiques et industrielles du secteur de la santé pendant la crise.

Si nous sommes restés ouverts, c’est aussi et surtout parce que nous avons considéré que les conditions de travail à l’usine, pour autant qu’elles pouvaient être aménagées, étaient compatibles avec la sécurité sanitaire de nos salariés.

Quelles dispositions avez-vous mis en place pour poursuivre l’activité sur site ?

Nous avons bien sûr dû adapter les conditions de travail. Dans les bureaux d’étude notamment nous avons fait le choix d’établir un chômage partiel à 50%, ce qui permet de faire plus de rotations et de mieux gérer l’éloignement.

En ce qui concerne les activités de production, de fabrication et de montage, nous avons conservé durant les premières semaines quasiment 100% de l’effectif. Pour une raison simple : nous n’avons pas eu à subir d’annulations de commandes, l’activité a donc été maintenue.

Ce maintien de l’activité constitue pour moi une prouesse de la part de l’ensemble de l’entreprise, mais tout particulièrement de l’encadrement et du service ressources humaines, qui ont été extrêmement sollicités depuis le début de cette crise. Le service RH a eu un rôle crucial depuis le 16 mars, à savoir rétablir la confiance au sein de l’entreprise. Cela a été le cas dans la plupart des usines de France, il faut, je crois, leur rendre hommage pour cela.

Vous évoquez la confiance des salariés. Comment avez-vous maintenu le dialogue social au sein de l’entreprise pendant cette période ?

Nous avons mis en place un dialogue social constant au sein de l’entreprise dès le départ, via des rendez-vous quotidiens avec le CSE (conseil économique et social) et les représentants du personnel. Cela nous a permis de co-construire les règles sanitaires pour adapter le fonctionnement de REDEX au contexte de la crise Covid-19. Ce qui ne fut pas aisé, il faut se rappeler que les instructions sur les masques, les gels hydroalcooliques, les distances de sécurité, sont longtemps restées très floues. Cela ne facilite pas la mise en place des procédures nécessaires pour assurer la sécurité de nos salariés.

Mais nous avons réussi à collecter les informations nécessaires pour produire notre règlement sanitaire « maison », et cela nous a permis de regagner la confiance de nos salariés, qui ont adhéré très majoritairement.

Cette période a aussi mis en exergue la différence de situation entre les employés travaillant à l’usine et les autres. Les premiers ne peuvent pas télétravailler par exemple, et cela participe à créer un déséquilibre dans la cohésion de l’entreprise. En estimant qu’il y avait une solidarité à maintenir avec les employés qui devaient être physiquement présents, nous avons décidé de ne pas généraliser le télétravail dans l’entreprise durant le confinement, mis à part pour certains postes déjà structurés pour ce type de fonctionnement.

Nous avons donc fonctionné de cette manière pendant les mois de mars et d’avril, en maintenant l’activité à 80%. Rétrospectivement, ce choix difficile de poursuivre l’activité en assurant la sécurité sanitaire a été un bon choix.

Nous avons également eu la chance de faire face à des salariés très responsables, qui ont tout de suite compris la complexité de la situation. Notamment par rapport au danger pour REDEX d’être dans l’impossibilité de répondre aux demandes clients, avec un impact en termes de chiffre d’affaires, mais également de perte de part de marché par rapport à nos concurrents.

D’autant que nos principaux confrères, allemands pour la plupart, ont continué à fonctionner à près de 100% durant les mois de mars et avril. Ne pas poursuivre l’activité nous aurait donc fortement pénalisé, peut-être même de manière irréversible.

Et aujourd’hui, où en êtes-vous ?

Les mois de mars et avril, que je viens d’évoquer, constituent une première phase, pour nous, durant laquelle le défi a principalement été de maintenir notre offre. Aujourd’hui, nous passons à une seconde phase, où nous allons nous évertuer à maintenir un certain degré de demande.

Notre carnet de commandes était relativement important en entrée de crise, mais certaines commandes ont été repoussées voire annulées.

L’enjeu pour nous est donc de réamorcer l’activité et les entrées de commandes.

REDEX est une entreprise qui évolue sur les marchés des composants et des machines dont l’activité repose sur l’investissement. Pour tous les chefs d’entreprises, la priorité numéro une durant cette crise a été de préserver la trésorerie de leurs entreprises. La plupart des investissements ont donc été gelés. C’est ainsi que plusieurs projets sur lesquels nous étions très actifs ont été repoussés pour le moment.

Il faut aussi bien avoir à l’esprit que la crise que nous traversons touche à la fois l’Asie, l’Europe et les Etats-Unis. Pour une entreprise comme REDEX, qui mise énormément sur l’export, voir ses 3 principaux débouchés mondiaux traverser une crise en même temps est une situation totalement inédite.

Comment cela se traduit-il en termes de chiffre d’affaires ?

Nous n’avons pas perdu beaucoup de chiffre d’affaires en mars, avril et mai puisque nous avons continué à produire. Mais aujourd’hui le carnet de commandes se réduit, et nous nous projetons une baisse de 15% de chiffre d’affaires sur 2020 pour l’entreprise.

Il faut cependant rester optimiste. Depuis quelques semaines nous constatons que certains marchés se réactivent progressivement.

Comment vous projetez-vous sur le court et moyen terme ?

Les usines ont besoin d’investissements. Nous sommes par exemple très actifs sur le secteur de la sidérurgie. Pour tourner, il faut avoir conscience qu’une usine sidérurgique nécessite plusieurs millions d’euros d’investissements chaque année. On est en train de retrouver ce niveau minimum d’investissement. C’est un indicateur positif.

Nous avons également vu émerger une tendance chez certains clients à s’orienter vers des reconversions, avec des besoins en termes de nouveaux produits, de nouvelles machines, de modifications de machines… Cela est plutôt encourageant pour notre secteur d’activités.

Notre pari est de tabler sur un retour d’activité correcte à partir de septembre. Et sur un retour au niveau d’activité de 2019 à compter de 2021.

Mais  pour l’heure c’est surtout début septembre, au vu de ce qui va se passer dans les prochaines semaines, que nous affinerons nos décisions stratégiques.

On parle beaucoup de relocalisation des outils de production suite à la crise de Covid-19. Qu’en pensez-vous ?

Pour une entreprise comme REDEX, qui produit des biens d’équipements et des machines, un mouvement assez large de relocalisation pourrait se révéler assez favorable. Jusqu’à maintenant, l’industrie a eu tendance à développer majoritairement une stratégie d’optimisation du capital qui, pour faire court, s’illustre par des usines de plus grande taille de moins en moins nombreuses. Si le sens de l’histoire va vers une régionalisation des chaînes de valeurs, cela ne se fera pas sans nouveaux investissements. De la part des Américains par exemple, qui devront construire de nombreuses usines sur leur sol s’ils veulent diminuer les importations asiatiques. La situation européenne est comparable. Il n’est donc pas impossible que nous allions vers un modèle où nous verrons plus d’usines de capacité moyenne, plus proches des consommateurs, plutôt que quelques usines géantes. Ce besoin d’équipements plus important favoriserait notre activité, bien entendu.

Aussi, au vu de tous les plans de relance, nous constatons qu’il y a beaucoup d’argent injecté dans l’économie actuellement. Un de nos clients en Afrique du Sud, gros importateur de matières premières, veut par exemple aujourd’hui plus intégrer sa production. Un programme d’Etat vient le soutenir dans cette démarche visant à baisser le besoin d’importation de certaines matières premières. Il est donc possible qu’un projet voit le jour, entre autres grâce à ces financements, avec des externalités potentiellement intéressantes pour nous.

Plus généralement, quel regard portez-vous sur la situation industrielle française actuelle ?

La crise que nous vivons a permis au grand public de constater qu’un pays, pour être souverain, doit disposer d’une industrie forte. Aujourd’hui, ce n’est pas suffisamment le cas. Nous parlions à l’instant des relocalisations. La France est-elle en capacité de relocaliser certaines productions ? Je ne le pense malheureusement pas. Les délocalisations d’activités sont assez souvent opérées en direction des pays d’Europe de l’Est et du Maghreb, où il y a un tel différentiel en termes de compétitivité/coûts… La France est impuissante sur ce terrain-là.

Sans une politique volontariste pour simplifier les contraintes réglementaires et abaisser la fiscalité, mais aussi regarder les problèmes de compétitivité en face avec les partenaires sociaux, je ne vois pas comment nous pourrons redevenir suffisamment attractifs. Avant d’envisager de relocaliser, il nous faut d’abord surmonter ces handicaps.

Par quoi commencer ?

Il y a un travail de pédagogie immense à faire en France. Le grand public ne se figure pas à quel point l’industrie est une activité complexe et fragile. Notre pays a pris l’option du « fabless ». Nous avons gardé nos centres de recherches, nous faisons produire majoritairement à l’étranger et nous rapatrions les bénéfices dans un modèle d’industrie « offshore ». Il ne s’agit pas à mon sens d’un choix isolé mais plus d’un mouvement collectif, un choix de société. Après l’incendie de l’usine de Lubrizol par exemple, j’ai entendu certaines voix militer pour la fermeture du site, qui produit du lubrifiant. La fermeture du site se traduirait par une dépendance accrue, un appauvrissement de l’économie locale et une production à l’étranger sans doute moins respectueuse des normes environnementales. Le manque de culture technique et économique aboutit à des raisonnements dangereux qui peuvent potentiellement conduire à un déclassement de notre pays.

Au-delà de la pédagogie, quels sont les choix forts à opérer ?

Je pense qu’il y a une grande réflexion à opérer en France sur la vision que nous voulons pour notre industrie, qui n’a pas encore été totalement engagée. Par exemple, une étude économique démontrait qu’une relocalisation des productions à faible valeur ajoutée – masques, textiles… – aboutirait en France à une baisse du pouvoir d’achat de l’ordre de 16%. Qui est prêt à cela ? Il ne faut donc pas se tromper d’objectif. Ce sont les productions à forte valeur ajoutée qu’il faut faire revenir en France. Prenons l’exemple de la 5G. Comment se fait-il qu’en France, où nous avons eu une filière télécom importante, nous sommes aujourd’hui dans l’incapacité de fabriquer nos propres équipements pour la 5G ? Nous allons importer des équipements alors même que nous avons conscience de l’importance de rester souverains sur tous les domaines touchant au numérique. Miser sur nos atouts, élaborez des stratégies à l’échelle de l’Europe, axées sur le long terme, en connectant recherche et industrie, favorisant l’entrepreneuriat et la prise de risques, voilà ce qui me semble être la priorité.

Vous parliez de choix forts. Vous avez mis en place dans votre entreprise le principe des « jumeaux numériques ». Le confinement a-t-il imposé cette démarche ?

Le confinement a obligé toutes les entreprises à improviser, afin de trouver des solutions à des problématiques qui n’avaient pas forcément été anticipées. Les jumeaux numériques par exemple, que nous savions être un sujet important avant le confinement, s’est imposé naturellement. Nous avons réussi à mettre en route certains équipements à distance grâce à ces technologies numériques, alors qu’il fallait au maximum limiter les déplacements de nos salariés. Si nous étions déjà convaincus de la pertinence de cette approche, le confinement nous a permis de passer à la vitesse supérieure sur ce sujet.

Nous allons désormais investir sur le développement de jumeaux numériques pour toutes nos machines.

Aussi bien en termes de maintenance que de suivi des machines, cela va nous permettre d’avoir un contrôle beaucoup plus poussé sur nos machines. Aussi, en termes humains, nous allons économiser beaucoup de déplacements liés à l’exploitation ou à la maintenance des machines.

L’automatisation de nos ateliers, que nous avions engagée depuis un moment, s’est également révélée être un atout majeur pour maintenir la production.

Le développement de jumeaux numériques vous oblige-t-il à revoir vos procédés liés à la sécurité informatique de l’entreprise ?

Il y a bien sûr des précautions à prendre en compte, mais la sécurité informatique est déjà un sujet que les entreprises traitent tous les jours. La réticence qui pouvait exister, chez nous comme chez nos clients, à partager des données, a volé en éclats lors de cette crise sanitaire. Simplement car nous n’avions pas le choix. C’est une immense avancée qui a été opérée à cette occasion, et il n’y aura pas de marche arrière sur ce sujet selon moi. D’ailleurs, plus généralement, je pense que la période que nous avons vécue depuis le mois de mars constitue pour beaucoup d’entreprises un pas de géant vers l’industrie du futur.

Propos recueillis par Yves Valentin, directeur général de Techniques de l’Ingénieur, et Pierre Thouverez, journaliste.

« L’industrie est comme l’acier, elle devient plus résistante à l’épreuve du feu »

Mes 25 ans d’expérience de direction générale dans le domaine de la construction d’équipements industriels me donnent une sensibilité toute particulière à cette part importante de l’économie française, tant en PIB qu’en nombre d’emplois. Je suis tantôt émerveillé par nos entreprises qui se déploient à travers le monde avec une excellente image de qualité et technicité, tantôt désespéré face à la désindustrialisation.

Nous sommes dans un pays à avantages sociaux indéniables, nous devons donc créer des produits à forte valeur ajoutée pour maintenir cette politique. Nous avons les connaissances technologiques, une expérience robuste de l’industrie, des entreprises leaders mondiaux en fer de lance et nos ingénieurs ont une réputation internationale.

Que faire pour que l’industrie française revienne au premier plan ? Les salaires sont plutôt meilleurs, les emplois proposés sont passionnants et l’implantation majoritairement en région répond à une tendance, d’après les sondages. Dotée des outils pour créer des emplois industriels, la France doit multiplier des manifestations comme « l’Usine Extraordinaire » pour faire connaître les différents métiers, et générer l’envie de rejoindre l’industrie dès l’orientation scolaire. L’offre et la demande pourront ainsi se rejoindre pour apporter les briques de formations nécessaires et pourvoir à la demande des entreprises industrielles. Un seul exemple : depuis 30 ans l’industrie manque de soudeurs qualifiés, et nous n’avons pas su trouver, pour le moment, comment remédier à cette situation.

Chez Techniques de l’Ingénieur, cette mission de transfert de connaissances est ancrée dans notre ADN. Très prochainement nous irons encore plus loin dans cette mission grâce à de nouveaux outils.

Dans cette bataille mondiale, des hommes et des femmes se mobilisent pour réussir à préserver, développer, exporter nos savoir-faire et notre capacité d’innovation. La crise sanitaire du Covid-19 a interrompu un mouvement, et souvent des paliers sont nécessaires à un meilleur rebond.

Dans cette conjoncture de pandémie, j’ai décidé de lancer dès le déconfinement des interviews pour donner la parole aux industriels qui se développent malgré les vents contraires. Pour beaucoup d’entre eux, le grand public ne connaît pas leurs produits ou leurs métiers, car destinés à d’autres industries spécifiques, même si leur marque est connue mondialement et compte parmi les plus grands acteurs.

Derrière ces entreprises, œuvrent des dirigeants qui se sont ouverts à nous, pour exprimer leur vision d’un avenir qui pourrait être bien plus prometteur qu’il n’y paraît en unissant nos forces et nos atouts.

Yves Valentin

Retrouvez tous les témoignages dans notre série d’articles Regards de dirigeants sur l’industrie française.

REX et exercices de simulation : comment apprendre des situations de crise

Extrait de l’article Gestion des crises sanitaires par William Dab.

Deux démarches pratiques sont très utiles pour renforcer les compétences en gestion de crise. Les retours d’expérience permettent de revenir sur les événements et de dresser la liste des succès et des échecs pour pouvoir se mettre dans une dynamique d’amélioration continue. Un retour d’expérience n’est pas un tribunal. Il cherche moins les fautes que les erreurs, lesquelles ne sont pas blâmables, mais doivent être considérées comme une source d’amélioration.

Les exercices de simulation permettent de tester l’efficacité du dispositif et de repérer les points faibles qui nécessitent d’être corrigés. Les deux outils contribuent aussi à développer une culture de gestion de crise et à apprendre aux équipes à travailler dans un contexte de forte tension.

Dans les deux cas, on se heurte parfois à un obstacle de nature psychologique qui se traduit par le fait que l’on prétexte le manque de temps et la nature des priorités immédiates pour repousser ce travail et finalement ne jamais le faire. Lorsque la crise est passée, on a hâte de tourner la page, de revenir à une situation habituelle et d’imaginer que tout cela ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Il est toujours inconfortable de reconnaître les erreurs. Quand la crise n’est pas là, on se dit parfois qu’on a plus urgent à faire qu’à « jouer » à faire comme si. Monter des exercices de crise peut être pris comme un aveu de faiblesse ou un manque d’autorité.

Il faut donc prendre la peine de bien expliquer l’importance de la préparation et de l’entraînement. Ces démarches peuvent sembler futiles, mais si elles sont bien conduites, chacun reconnaîtra son intérêt et sera rassuré sur la solidité de l’organisation dans laquelle il travaille.

Il ne faut pas sous-estimer le temps nécessaire pour cicatriser les crises et les traces douloureuses et durables qu’elles peuvent laisser dans les équipes.

Exclusif ! L’article complet dans les ressources documentaires en accès libre jusqu’au 8 juillet !

Gestion des crises sanitaires un article de William DAB

Regards de dirigeants #1 : Laurent Bataille, PDG de POCLAIN Hydraulics

En 1927, Georges Bataille et son associé Antoine Léger créent la société « Bataille et Léger », pour donner corps à une activité de réparation de voitures et de tracteurs, ainsi que de fabrication de matériel pour les machines agricoles. La société – qui s’appelle aujourd’hui Poclain – emploie juste avant la seconde guerre mondiale une cinquantaine de salariés. Miraculeusement, l’ensemble des ateliers Poclain est épargné par les bombardements, et l’entreprise accélère sa croissance à partir de 1945.

C’est en 1950 que Poclain va changer de dimension en inventant un système hydraulique innovant, faisant des pelles hydrauliques Poclain une référence mondiale. En partie rachetée par l’Américain Case en 1974, l’entreprise a progressivement arrêté la construction de pelles hydrauliques. En 1985, Pierre Bataille, le fils de Georges rachète à Case la division hydraulique qui devient une société indépendante qui garde le nom de la marque Poclain.

Poclain est devenu aujourd’hui un leader mondial de la transmission hydraulique. Elle est dirigée par Laurent Bataille, petits-fils du fondateur de cette entreprise familiale, qui exploite dix sites à travers le monde, employant 2 200 personnes.

La crise sanitaire que nous traversons depuis le mois de mars a impacté Poclain de plein fouet. Cette entreprise industrielle a du parer au plus pressé, son activité à l’international complexifiant une problématique déjà cornélienne.

Yves Valentin : En ce début juin, et alors que la France se déconfine doucement, peut-on esquisser un premier bilan de la crise sanitaire pour l’entreprise que vous dirigez ?

Laurent Bataille : La période que nous traversons depuis plusieurs mois est très complexe, parce qu’elle regroupe à la fois une crispation extrême de la demande et de l’offre.

Laurent Bataille, Président de Poclain Hydraulics

Chez Poclain, dès le début de la crise sanitaire nous avons fixé les enjeux : protection des salariés, préservation de l’entreprise et anticipation de l’après-crise.

Le premier enjeu comme je viens de le dire est la protection sanitaire de nos salariés. Dans des conditions très compliquées puisque nous naviguions comme tout le monde à vue, nous avons mis en place des procédures sanitaires.

Ensuite, il a fallu gérer l’organisation du travail. Je concède ne pas être un grand fan du télétravail, mais il faut bien mesurer à quel point le développement de cette pratique a permis de changer les habitudes, les manières de voir, de vivre… Pour les entreprises c’est peut-être une occasion de mûrir ou de changer les façons de travailler.

Enfin cela permet de confirmer notre confiance vis-à-vis des collaborateurs au sein de l’entreprise, ce qui est très important à mes yeux.

La période de confinement vous a-t-elle fait reconsidérer votre vision du télétravail ?

Au départ, c’est-à-dire à l’annonce du confinement, le passage au télétravail a constitué pour nous le moyen de continuer autant que possible notre activité. Allons-nous aller plus loin en termes de travail à distance dans le futur au sein de Poclain ? Je ne suis pas sûr. Je suis un grand partisan du lien humain, et le fait de multiplier les réunions à distance, souvent uniquement avec l’audio, sans pouvoir échanger de documents facilement peut se révéler frustrant. J’ai à titre personnel besoin du contact humain dans le travail. Etre physiquement avec les personnes, leur parler, voir leurs réactions, permet d’être plus performant, me semble-t-il. Après, les problématiques ne sont pas les même d’un site à l’autre. Il est certain qu’une entreprise en région parisienne, avec des employés qui passent beaucoup de temps dans les transports, va désormais considérer le télétravail comme une solution crédible et efficace.

Après ces mesures d’urgence, comment avez-vous géré la problématique de la pérennité de l’entreprise ?

La préservation des entreprises, cela concerne en tout premier lieu la préservation du cash. Sur ce point l’Etat a vite et bien répondu, à mon sens, avec la mise en place du PGE [prêt garanti par l’Etat, NDLR].

Ensuite, il y a le PnL [les pertes et profits, Profit and Loss, NDLR], l’objectif étant de garder des ressources pour rebondir. Chez nous les commandes se sont effondrées de 40 % depuis le début de la crise sanitaire. C’est ce qui nous a conduit, au sein de nos trois sites français, à mettre en place des accords de performance collective (APC). En clair, nous avons demandé à l’ensemble de nos salariés de baisser leurs salaires de 20% en brut. Cela aboutit à une baisse en net comprise entre 3 et 15%. Cela était nécessaire pour faire des économies substantielles qui nous permettront d’être prêts quand la reprise sera là. Nous avons demandé la même chose à tous nos salariés au niveau mondial, conformément aux législations locales.

Je dirai qu’en ce qui concerne la sécurité des salariés, l’organisation du travail et la préservation de l’entreprise, nous nous en sortons plutôt bien, vu la complexité de la situation. Par contre, autour de nous, d’autres entreprises font face à des problématiques de cash et de PnL quasi insolubles.

Comment se passe le redémarrage de l’activité depuis le déconfinement ?

S’il y a un sujet pour lequel nous faisons face à une extrême complexité, c’est le redémarrage. Je pensais sincèrement que ce serait plus simple. Nous avons dix usines disséminées autour du monde, et depuis le début de cette crise sanitaire jusqu’à aujourd’hui, chacune a eu ses propres problématiques.

Aujourd’hui encore [interview réalisée le 2 juin 2020, NDLR] notre usine indienne est à l’arrêt, proche du redémarrage d’après ce que l’on en sait. En Italie, l’usine a été arrêtée très longtemps, et aux Etats-Unis tout a continué, essentiellement parce que si les employés ne viennent pas au travail, ils n’ont pas de revenus. Comme vous pouvez l’imaginer, synchroniser ces dix usines à l’heure actuelle est un vrai casse-tête, avec des timings aussi hétérogènes. D’autant plus que le demande reste encore très erratique. Comme cela avait déjà été le cas lors de la crise de 2009. La nouveauté, c’est que cette crise de la demande s’accompagne également d’une crise de l’offre, qui impacte nos usines, nos chaînes d’approvisionnements…

Quels sont les secteurs qui contraignent le redémarrage de l’activité ?

La logistique est pour le moment un véritable casse-tête, et également un facteur d’inquiétude : il faut bien se rendre compte qu’aujourd’hui, l’activité en Chine et plus largement en Asie a totalement redémarré. Ce n’est pas encore le cas pour une partie de l’Europe et pour les Etats-Unis. Ces différences de timing ajoutent encore des inconnues à une équation déjà complexe.

Prenons l’exemple de notre usine française. Son cas est un peu particulier, puisqu’elle doit répondre à une forte demande depuis le début de la crise. Cela est dû à un segment de nos produits qui est resté très demandé. Nous produisons donc, mais nous faisons face à des problématiques importantes pour livrer, en fonction des restrictions encore en vigueur.

Un autre secteur compliqué à gérer est celui de la maintenance. Par exemple, nous avons eu un four de traitement thermique qui est tombé en panne, et le réparateur allemand n’a pas pu se déplacer pour venir faire les réparations pendant de longues semaines, à cause du confinement.

Au-delà du redémarrage de l’activité, comment vous projetez-vous sur le court-moyen terme ?

J’ai parlé tout à l’heure du cash et du PnL, qui sont des indicateurs extrêmement importants pour nous à court terme. Ensuite, nous pensons à 2025, c’est l’enjeu le plus fondamental. Pour une entreprise industrielle comme la nôtre qui fait de la recherche et du développement, les projets que nous allons devoir financer et organiser en 2021, 2022 et 2023, sont les clés de l’avenir de l’entreprise.

Si sur ces trois années nous sommes trop endettés et n’avons pas la capacité d’investir, alors nous ferons face à d’immenses difficultés. C’est d’ailleurs tout le sens de l’accord de performance collective passé avec les salariés, le but étant de conserver la cohésion des équipes et les compétences au sein de l’entreprise en vue du rebond attendu.

Quel rôle l’Europe peut-elle jouer dans ce contexte ?

Je me dis de plus en plus qu’il faut aujourd’hui raisonner en tant qu’Européen plus qu’en tant que Français. Nous sommes, au niveau international, dans des modèles économiques en confrontation forte.

Le modèle américain d’abord, fait d’opportunisme, de court terme et de financiarisation. Ce modèle est très violent, il a d’ailleurs fait passer le chômage outre atlantique de 3 à 20 % depuis le début de la crise du Covid pour se redresser aussi rapidement après. Il prône un laisser faire absolu et possède du coup une capacité de rebond très importante. A côté, le capitalisme chinois est encore plus violent pour nous en termes de concurrence. Il s’agit d’un capitalisme à long terme, sans rationalité économique sur le court terme.

Il ne s’agit pas ici de vilipender les Américains ou les Chinois, avec qui Poclain a d’ailleurs développé de très fortes relations commerciales, mais bien les systèmes économiques mis en place au niveau national. Je pense qu’entre ces deux stratégies, l’Europe peut creuser son propre sillon, en mettant la juste dose de régulation. Cela me semble être le meilleur moyen d’arriver à un équilibre acceptable entre les parties prenantes au niveau des entreprises. Ce que les modèles américains et chinois permettent moins, à mon sens.

Avez-vous songé à relocaliser certaines de vos activités ?

Dans le cadre de la relocalisation, le frein numéro un est bien sûr la compétitivité.

Depuis 2000, nous vendons des produits à des prix de vente qui sont supérieurs à ce que seraient nos prix de revient français. Nous sommes donc « condamnés » à un dispositif mondial, si je puis dire. Dispositif mondial qui a également ses particularités. Aujourd’hui, industriellement, il est compliqué de faire affaire avec des pays comme les Etats-Unis ou la Chine sans avoir d’implantation locale. Nous sommes donc présents un peu partout pour ces raisons également.

Aujourd’hui, Poclain réalise 20 % de sa valeur ajoutée industrielle en France, il y a 30 ans c’était 100%. Si nous, la France, avions été capables de conserver cette compétitivité, ce chiffre serait probablement autour de 40 % aujourd’hui, au lieu des 20% constatés.

Quels leviers l’industrie française peut-elle actionner aujourd’hui pour attirer la croissance ?

Il y en a plusieurs. L’innovation en premier lieu : digitalisation, robotisation, automatisation sont des leviers de compétitivité. Le Lean, l’excellence opérationnelle constituent d’autres solutions. Une autre opportunité très importante est la transition énergétique, qui va être à l’origine de la création de nouveaux produits. Dans le cas d’une entreprise comme Poclain, la transmission électrique constitue par exemple un sujet porteur de gros enjeux.

Il faut, je le pense, tout faire pour récupérer de la croissance via la transition énergétique. Un second enjeu, crucial également, consistera à la localiser en France. Enfin, il faut aussi protéger ce qui existe. Entre 2009 et 2020 la moitié de l’industrie française a disparu. C’est un phénomène très violent. Avant de parler de relocalisation, parlons déjà du maintien de ce qui existe.

Au final, êtes-vous optimiste pour l’avenir ?

Je reste optimiste dans la mesure où nous arrivons à nous « européaniser » à moyen terme, sans oublier nos atouts qui sont très importants. Il faut une volonté politique forte pour y parvenir. Mais il est compliqué pour nos dirigeants d’avoir une vision à long terme : les cycles démocratiques électifs sont trop courts. C’est le grand avantage de la Chine, qui peut mener de grands projets industriels de long terme impulsés par l’Etat. L’Europe devrait s’en inspirer, dans une certaine mesure bien sûr.

Propos recueillis par Yves Valentin, directeur général de Techniques de l’Ingénieur, et Pierre Thouverez, journaliste.

Une méthode de frittage ultrarapide pour accélérer le développement de nouveaux matériaux céramiques

Cette méthode appelée “frittage ultrarapide à haute température” (Ultrafast High-temperature Sintering, ou UHS) permet d’atteindre plus de 3 000 °C en quelques secondes, ce qui laisse entrevoir la fabrication d’un grand nombre de matériaux : métaux, oxydes, carbures, borures, nitrures, etc. Une approche innovante qu’on peut voir à l’oeuvre dans cette vidéo de l’université du Maryland (UMD).

Le frittage conventionnel : un procédé qui prend du temps

Le frittage conventionnel est un procédé extrêmement long, en plusieurs étapes, qui nécessite l’utilisation de fours dont les vitesses de chauffage et de refroidissement sont très lentes : entre 10 et 20°C/min. Ainsi, si l’on additionne les étapes de préfrittage et de cristallisation, il faut des dizaines d’heures pour obtenir des pièces céramiques fonctionnelles par ce procédé.

Par ailleurs, le frittage conventionnel présente d’autres inconvénients. Le maintien prolongé de céramiques à haute température se traduit par l’émission de composés chimiques dangereux ou polluants tels que le lithium, le sodium, le plomb ou le potassium, ce qui a également pour conséquences de dégrader la composition initiale de la céramique.

Une nouvelle méthode de fabrication ultrarapide et performante

La méthode développée par cette équipe de chercheurs consiste à chauffer par effet joule deux bandes de carbone, entre lesquelles un mélange de poudres céramiques à fritter est “emprisonné”. L’action conjointe conduction/radiation crée un environnement uniforme, à haute température, totalement compatible avec la synthèse rapide et le frittage réactif.

Cette méthode est, de loin, bien plus rapide que le frittage traditionnel puisqu’elle permet d’obtenir des échantillons de céramiques frittées en moins de 10 secondes ! En outre, un temps de frittage aussi court résout en grande partie le problème de l’évaporation et limite le phénomène d’interdiffusion à l’interface, pour les structures multicouches.

Une méthode qui accélère le développement de nouveaux matériaux

Selon Liangbing Hu, qui a dirigé ces recherches pour le Department of Materials Science and Engineering de l’UMD, “la technique de frittage ultrarapide à haute température peut non seulement être combinée avec les prévisions faites par le calcul, pour accélérer la sélection des matériaux, mais elle peut également être associée aux techniques d’impression 3D pour concevoir de multiples structures.”

La prochaine étape sera la mise en application de cette technique brevetée, à des domaines de recherche aussi variés que les batteries solides, les matériaux métalliques ou encore les verres.

Pour en savoir plus :

A general method to synthesize and sinter bulk ceramics in seconds.

By Chengwei Wang, Weiwei Ping, Qiang Bai, Huachen Cui, Ryan Hensleigh, Ruiliu Wang, Alexandra H. Brozena, Zhenpeng Xu, Jiaqi Dai, Yong Pei, Chaolun Zheng, Glenn Pastel, Jinlong Gao, Xizheng Wang, Howard Wang, Ji-Cheng Zhao, Bao Yang, Xiaoyu (Rayne) Zheng, Jian Luo, Yifei Mo, Bruce Dunn, Liangbing Hu

SCIENCE 01 MAY 2020 : 521-526